Quelle ville voulons-nous ? (3) Alternatives

balise-verteUn territoire comme celui de Concarneau, à la fois urbain, rural et littoral, est une réalité complexe et parfois contradictoire. Comment réaliser un urbanisme qui puisse enrichir le vécu de chacun et favoriser le « vivre-ensemble » en dépassant ces contradictions? Dans ce troisième article, après une discussion « technique»  d’outils fournis par  la loi existante, est ébauchée une nouvelle vision de l’urbanisme, soucieuse du « bien commun » et des personnes.

Les réglementations existantes

Tous les textes officiels (des lois générales aux règlements locaux) qui traitent les questions d’urbanisme affichent de belles intentions que les élus, trop souvent, trahissent dans les faits.

Ces textes prônent un équilibre entre l’extension et la densification et entre la densification et la prise en compte du patrimoine. Par exemple l’article L121-1  du Code de l’urbanisme énonce que les SCoT et PLU doivent viser : « l’équilibre entre le renouvellement urbain » (densification),  « le développement urbain maîtrisé » (étalement foncier), « la protection des milieux et paysages naturels » (patrimoine naturel) ainsi que  « la sauvegarde des ensembles urbains et du patrimoine bâti remarquable ».

L’article R111-21 du Code de l’urbanisme donne l’argument pour insérer le renouvellement urbain son environnement, il permet de refuser ou de corriger un projet « si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l’aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu’à la conservation des perspectives monumentales. » L’article Ub11 du PLU ajoute entre autres : « Les projets seront notamment étudiés pour être en accord avec l’environnement naturel et bâti ». Voilà des exigences qui, utilisées avec intelligence, auraient dû permettre au Maire de Concarneau de retoquer les trois projets de « réinvestissement urbain » déjà mentionnés, dans le quartier de la Corniche.

pole-nautique-df2-1300Dans le « réinvestissement urbain », il faut distinguer la densification proprement dite (le remplissage d’un terrain en surface et en hauteur), du simple renouvellement (une construction « contemporaine » remplace une architecture « vernaculaire »), et de la rénovation, de la réhabilitation ou de la requalification des bâtiments.

Ces trois dernières formes sont soucieuses de préserver les paysages urbains intéressants. S’agissant de Concarneau, elles pourraient s’appliquer aux nombreux logements vacants, parfois dégradés (821 en 2008, soit 7% du parc, moitié appartements, moitié maisons, souvent situés en centre-ville et dont 13% sont vacants depuis plus de 5 ans [2] ). Le centre-ville qui s’étiole pourrait enfin renaître. Par ailleurs, une architecture « contemporaine » innovante et couplée à l’éco-construction est bienvenue quand elle s’intègre à l’environnement et ne se ramène pas au jeu de lego pianoté sur ordinateur qui a la faveur des promoteurs, comme c’est le cas pour les trois permis cités.

Les paysages urbains

L’article L 123-1  du Code de l’urbanisme, permet dans le cadre du PLU, « d’identifier et de  localiser les éléments de paysage et délimiter les quartiers, îlots, immeubles, espaces publics, monuments, sites et secteurs à protéger, à mettre en valeur ou à requalifier pour des motifs d’ordre culturel, historique ou écologique et définir, le cas échéant, les prescriptions de nature à assurer leur protection » . En effet, à Concarneau, un processus ­vient d’être lancé, en mai 2016, pour redéfinir les secteurs protégés dans une nouvelle Aire de Valorisation de l’Architecture et du Patrimoine (AVAP) remplaçant l’ancienne ZPPAUP [1] : il s’agit de recenser le patrimoine bâti et végétal à protéger. Voilà le moyen d’élargir la protection à tout le quartier de la Corniche, en relation avec le littoral. Mais ce chantier est à l’heure actuelle piloté par un comité réuni à huis clos : l’exigence démocratique commande de l’ouvrir au débat public.

La loi « Littoral »

Le secteur littoral est partout dans le monde l’objet d’un maximum de convoitises. S’agissant du Finistère Sud, la pression foncière est en effet maximale le long du littoral, avec l’arrivée de retraités, la multiplication des résidences secondaires (14 % du parc à Concarneau, 49 % à Nevez en 2008 ), l’investissement pour l’hébergement saisonnier. Or c’est un domaine écologiquement très fragile. L’artificialisation des sols réduit les coupures d’urbanisation nécessaires à la survie des écosystèmes, elle menace la « trame verte et bleue » et ses zones humides. Dans les secteurs anciennement urbanisés, c’est la qualité paysagère qui est menacée : recul des espaces verts, hauteur des nouvelles constructions, rupture des lignes de crêtes.

littoral-df3La loi « Littoral », initiée en 1986, commande d’établir une cartographie des « espaces proches du rivage » (EPR) en combinant trois critères : la distance par rapport au rivage (mesurée à partir de sa limite haute) ; le caractère urbanisé ou non de ces espaces ; l’existence d’une co-visibilité avec la mer. Dans ces espaces, la loi contraint à une « extension limitée de l’urbanisation », en fonction de la densité et de l’implantation du projet considéré ainsi que de la topographie des lieux (L121 du Code de l’urbanisme). La loi Littoral demande également de cartographier des « espaces remarquables », espaces naturels où la construction est totalement prohibée et de définir des « coupures d’urbanisation. »

En ce qui concerne les EPR, une circulaire de 2006  [3] précise la manière d’interpréter la loi. Les EPR se cantonnent en général aux parties les plus proches du rivage là où il y a urbanisation, et s’élargissent au niveau des espaces naturels non bâtis. L’urbanisation doit être autorisée seulement à l’arrière des quartiers déjà construits et en continuité avec eux, dans le but d’ « éviter la densification excessive des zones urbaines existantes situées en front de mer. » C’est le SCoT qui décide, à l’échelle supra-communale, de l’équilibre entre protection et urbanisation. En effet, celui de notre communauté d’agglomération fournit une première approximation des « espaces proches du rivage » et des « espaces remarquables », que chaque PLU devra affiner. Il identifie d’ores et déjà 14 « coupures d’urbanisation » à préserver.epr1-df2

La circulaire examine ensuite la différence entre extension et construction nouvelle. A l’intérieur des parties déjà urbanisées, « le fait d’édifier une ou plusieurs constructions (…) ne constitue par une extension d’urbanisation (…) Toutefois, lorsqu’une opération de construction a pour effet de modifier fondamentalement les caractéristiques d’un quartier, en autorisant par exemple d’importants immeubles collectifs dans un secteur pavillonnaire (…) cette opération doit être assimilée à une extension » et tombe par conséquent sous le coup d’une limitation stricte.

Dans les trois cas cités à propos du quartier de la Corniche (rues Toiray, Hascoët, Victor Hugo), les projets immobiliers s’inscrivent en faux par rapport à la loi Littoral epr2-dfqui couvre à cet endroit une bande de 200 mètres : ils sont situés en co-visibilité avec la mer et violent la continuité de la ligne de crête. De plus, en contredisant l’environnement bâti ils sont assimilables à des « extensions » : ils auraient dû être refusés par le Maire et, pour le moins, répondre à une procédure spécifique, avec intervention de l’Architecte des Bâtiments de France.

 

 

Quelques propositions pour une « ville durable et solidaire »

Dans le dialogue entre l’urbanisme dit faussement « progressiste » qui consiste à faire table rase et à reconstruire la ville sur la ville, et l’urbanisme dit « culturaliste » qui tient compte de l’héritage urbain, se soucie des espaces publics et de la diversité architecturale, l’histoire a tranché sur le principe, plus que sur l’application. De plus, de nouveaux défis s’imposent à l’urbanisme, ceux de fournir une réponse à deux risques majeurs de nos sociétés : le risque écologique, l’explosion des inégalités.

L’impératif écologique est affiché partout mais reste le plus souvent à l’état de proclamation. Que serait une ville écologiquement exemplaire au point de vue de l’urbanisme ? Elle aurait un objectif carbone à atteindre en termes d’économies d’énergie. Des projets modèles avec des bâtiments municipaux à énergie positive. Un bonus en termes de réglementation ou de taxe pour l’éco-construction. Des éco-quartiers accompagnant les nouvelles formes de vie coopératives. Dans les secteurs protégés, une réglementation qui modère la hauteur et l’emprise au sol des constructions en imposant un coefficient de biotope (une disposition de la loi ALUR qui permet de fixer un ratio entre surface verte et surface bâtie). Des espaces verts publics et des jardins partagés à cinq minutes à pied de chaque habitation. Des réserves foncières pour l’installation d’une ceinture maraîchère autour de l’agglomération. Une trame de circulation douce ajoutée à la trame verte et bleue. La densification des zones à urbaniser plutôt que du centre-ville avec une priorité pour le logement social.  Et simultanément, une démocratie locale redynamisée.

Cette ville-là pourrait conjoindre le développement durable et le patrimoine durable, tout en promouvant une vie sociale et culturelle plus riche. Ce serait une ville mixte au point de vue fonctionnel et social. Une ville qui favoriserait une économie et un emploi tournés vers les technologies de pointe, avec leur débouché maritime. Une ville connectée, en accord avec les nouvelles pratiques et les nouveaux désirs d’habiter, capable de favoriser un « nouvel art de vivre littoral ». Est-ce trop demander à Concarneau ? C’est pourtant une « utopie » dont chaque point est réalisable.

« Faire une ville qui nous grandisse »

La ville est le résultat d’une histoire commune et elle produit du commun, mais est-ce encore le cas dans un régime d’hyper-individualisme, de domination de la spéculation financière et de coupure entre élus et citoyens ? On voit trop souvent une ville éclatée dans sa morphologie sociale (ghetto de riches/ghetto de pauvres), fragile dans sa sociabilité (l’indifférence y prend la place de la parole), et où le conflit des intérêts privés l’emporte sur le projet d’un « bien commun » et la rencontre des personnes.

Il faut concevoir un urbanisme qui réponde à ces défis et permette des formes de vie enrichies, rassemble les habitants sur un bien commun et soit accueillante pour les nouvelles générations. « Faire une ville qui nous grandisse » dit quelque part l’architecte Roland Castro, une ville active que chacun aime et dont il soit fier. Faire une ville qui procure du « bien-vivre » et du « vivre-ensemble ». Faire une ville qui soit à la fois solidaire et durable. Une ville tournée vers l’avenir et appuyée sur son passé sans être soumise à la menace imminente de la spéculation immobilière. Une ville qui évolue avec pragmatisme tout en restant fidèle à ses convictions.

Il faut un liant pour faire converger ces exigences : la démocratie locale, ce que les anglo-saxons appellent l’empowerment, la participation des citoyens aux décisions collectives. Au final, au lieu qu’ils s’opposent, l’écologie (la protection de la planète et de notre santé), l’économie (la dégradation de notre environnement coûte cher, sa protection crée de l’emploi), la culture (préserver notre patrimoine et faire une ville qui favorise le dialogue), l’éthique et la politique (une démocratie participative, solidaire et accueillante) doivent pouvoir concourir dans un équilibre forcément instable. Mais au moins que cet équilibre instable soit pensé, débattu et formulé.

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Crédits photographiques : Photos personnelles – Google Earth –  Extraits du SCoT de Concarneau Cornouaille Agglomération.

[1] Les ZZPAUP sont été instaurées par un décret de 1984. Un décret de 2011 oblige à leur transformation en AVAP. Les AVAP doivent intégrer des objectifs de développement durable. Dans une ZPPAUP ou dans une AVAP, les permis de construire, d’aménager ou de démolir sont soumis, entre autres, à l’avis de l’Architecte des Bâtiments de France. On a ici une piste pour réaliser une synthèse du Grenelle de l’environnement et du label concarnois Ville d’Art et d’Histoire.

[2] Tous les chiffres qui concernent le logement sont tirés du Programme Local de l’Habitat (PLH) 2014-2020 de CCA. A noter que, dans la période allant de 1968 à 2008, 65% des nouveaux logements ont consisté en résidences secondaires sur le territoire de CCA.

[3] Bulletin officiel n°2006-8 Circulaire du 14 mars 2006 relative à l’application de la loi littoral

 

 

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