{"id":1,"date":"2015-02-17T17:29:47","date_gmt":"2015-02-17T16:29:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=1"},"modified":"2017-02-28T17:31:19","modified_gmt":"2017-02-28T16:31:19","slug":"bonjour-tout-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=1","title":{"rendered":"Edgar Poe, Le Chat noir ou Que me veut-il ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/vignette.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-202\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/vignette.jpg\" alt=\"vignette\" width=\"162\" height=\"150\" \/><\/a>A l\u2019heure o\u00f9, para\u00eet-il, les perversions se d\u00e9veloppent au d\u00e9triment, si je puis dire, des bonnes vieilles n\u00e9vroses plus civilis\u00e9es, je propose ici le commentaire et l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un texte d\u2019Edgar Poe publi\u00e9 il y a plus d\u2019un si\u00e8cle et demi. Il s\u2019agit du\u00a0<em>Chat noir<\/em> (<em>The Black Cat<\/em>) paru en 1843, traduit en fran\u00e7ais par Charles Baudelaire, et ins\u00e9r\u00e9 dans le recueil des <em>Nouvelles histoires extraordinaires<\/em>. Il raconte un cas de d\u00e9ch\u00e9ance perverse. J\u2019analyse d\u2019abord la fabrication litt\u00e9raire de ce cas avant d\u2019en proposer une interpr\u00e9tation psychanalytique.<\/strong><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le texte qui suit alterne la nouvelle de Poe et son interpr\u00e9tation. Le lecteur pourra donc, s\u2019il le souhaite, lire d\u2019abord la nouvelle (num\u00e9rot\u00e9e, pour l\u2019occasion en 32 paragraphes) en sautant les commentaires, avant de revenir sur le commentaire lui-m\u00eame. On peut aussi trouver l\u2019int\u00e9grale du texte sur\u00a0<a title=\"Le Chat noir\" href=\"http:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Le_Chat_noir\">Wikisource<\/a>.\u00a0Les indications de pages renvoient \u00e0 l\u2019\u00e9dition Le livre de Poche (Pochoth\u00e8que) des <em>Histoires, Essais et Po\u00e8mes<\/em> d\u2019Edgar Allan Poe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un texte de prose a n\u00e9cessairement une unit\u00e9 qui tient \u00e0 la fois \u00e0 la forme \u2013 la mani\u00e8re de raconter, la structure du r\u00e9cit \u2013 et au contenu \u2013 l\u2019histoire racont\u00e9e, sa signification globale. S\u2019agissant d\u2019Edgar Poe, sa th\u00e9orie de l\u2019effet unique expos\u00e9e dans <em>La Gen\u00e8se d\u2019un po\u00e8me<\/em> (<em>The philosophy of composition<\/em>, p.1503) milite en faveur d\u2019un sens unique, parfaitement pr\u00e9con\u00e7u, de chacune de ses nouvelles ou po\u00e8mes. Il s\u2019agit, nous dit-il, de produire une \u00ab <em>excitation psychique intense \u00bb<\/em>, ce qui exige le format d\u2019un texte bref, sinon la stimulation s\u2019\u00e9vanouit et s\u2019\u00e9parpille. La narration doit ramener exclusivement \u00e0 cet effet, proc\u00e9dant comme \u00ab l<em>a solution (\u2026) d\u2019un probl\u00e8me math\u00e9matique \u00bb<\/em>, imposant une construction m\u00e9thodique command\u00e9e par son \u00e9pilogue et \u00e9liminant toute digression. Cependant, nous dit Poe, l\u2019expression du sens \u00ab n<em>e doit \u00eatre qu\u2019insinu\u00e9 \u00bb<\/em>: le sens reste implicite, cach\u00e9e \u00e0 la premi\u00e8re lecture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019en est-il du <em>Chat noir<\/em> ? Alors que dans <em>La Gen\u00e8se d\u2019un po\u00e8me<\/em>, Poe proc\u00e8de \u00e0 une d\u00e9monstration magistrale de la fabrication de son po\u00e8me <em>Le Corbeau<\/em> (1845), passant en revue la succession des stances du po\u00e8me et formulant explicitement l\u2019effet unique qu\u2019il a recherch\u00e9, pour <em>Le Chat noir<\/em>, nous n\u2019avons pour ressources que nos capacit\u00e9s de lecteur. Le lecture achev\u00e9e, rabattant mentalement la fin du r\u00e9cit sur son d\u00e9but, nous pouvons nous poser la question: Qu\u2019a-t-il voulu nous dire ou nous faire ressentir ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour avancer vers une r\u00e9ponse, identifions d\u2019abord les \u00ab\u00a0noyaux durs\u00a0\u00bb du texte, c\u2019est-\u00e0-dire les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019on ne peut supprimer sans briser la coh\u00e9rence du r\u00e9cit. Les voici:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Le caract\u00e8re paisible du narrateur, lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant, marqu\u00e9 par l\u2019amour des animaux<br \/>\n\u2013 Le mariage du narrateur<br \/>\n\u2013 L\u2019alcoolisme du narrateur<br \/>\n\u2013 La violence du narrateur, allant jusqu\u2019au meurtre du premier chat<br \/>\n\u2013 La rencontre d\u2019un chat semblable, suivi d\u2019un sentiment de terreur<br \/>\n\u2013 L\u2019homicide, commis par le narrateur sur sa femme<br \/>\n\u2013 La dissimulation du cadavre<br \/>\n\u2013 Le bonheur du narrateur<br \/>\n\u2013 La \u00ab\u00a0provocation\u00a0\u00bb du narrateur qui permet la d\u00e9couverte de son crime<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re r\u00e9ponse vient: l\u2019effet vis\u00e9, sugg\u00e9r\u00e9 au d\u00e9but du r\u00e9cit, c\u2019est celui d\u2019inspirer un sentiment d\u2019horreur au lecteur. Cette r\u00e9ponse est trop g\u00e9n\u00e9rale. Pourquoi donc a-t-il fallu mettre en sc\u00e8ne <em>ce<\/em> personnage-<em>l\u00e0<\/em>, passer par <em>cette<\/em> folie-<em>l\u00e0<\/em>, avec <em>cette<\/em> succession-<em>l\u00e0<\/em> de sentiments exacerb\u00e9s et de violences ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8me r\u00e9ponse possible: l\u2019objet propre du <em>Chat noir<\/em>, c\u2019est l\u2019\u00e9tude d\u2019un cas de perversit\u00e9 engendr\u00e9 par l\u2019alcool, et l\u2019effet vis\u00e9 c\u2019est la d\u00e9nonciation des m\u00e9faits de l\u2019alcoolisme. Cette r\u00e9ponse n\u2019est pas satisfaisante non plus parce que le projet didactique ou moral est, en tant que tel, ext\u00e9rieur au projet esth\u00e9tique, \u00e0 \u00ab\u00a0<em>l\u2019exaltation de l\u2019\u00e2me par le Beau<\/em>\u00a0\u00bb qui est le but propre de l\u2019oeuvre d\u2019art, selon Poe. Un Beau paradoxal index\u00e9 ici non pas au th\u00e8me trait\u00e9 \u2013 la laideur de la perversit\u00e9 \u2013 mais \u00e0 sa m\u00e9tamorphose litt\u00e9raire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut donc chercher ailleurs. Rep\u00e9rons les \u00ab\u00a0anomalies\u00a0\u00bbdu texte, ses ellipses, les trous de l\u2019histoire qui rendent le comportement du personnage \u00e9nigmatique:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi le narrateur devient-il alcoolique, en m\u00eame temps que son caract\u00e8re s\u2019inverse ?<br \/>\nPourquoi cette violence se tourne -t-elle particuli\u00e8rement contre le chat ?<br \/>\nPourquoi l\u2019\u00e9tat du narrateur ne cesse-t-il de s\u2019aggraver ?<br \/>\nPourquoi le narrateur se sent-il lib\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s le meurtre de sa femme ?<br \/>\nPourquoi provoque-t-il ainsi la police ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9ponse \u00e0 ces interrogations, que la suite va tenter de l\u00e9gitimer, repose sur un complexe archa\u00efque du personnage, hypoth\u00e8se sugg\u00e9r\u00e9e par le texte, peut-\u00eatre pressentie par Poe, mais forc\u00e9ment informulable comme telle par lui, qui a v\u00e9cu avant les d\u00e9buts de la psychanalyse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019analyse qui suit op\u00e8re en trois temps. Un premier temps de commentaire se situe au niveau manifeste du r\u00e9cit, un r\u00e9cit qui appartient au genre \u00ab\u00a0r\u00e9cit d\u2019horreur\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0r\u00e9cit fantastique\u00a0\u00bb. Un deuxi\u00e8me temps interpr\u00e9tatif est purement conjectural, et renvoie \u00e0 une \u00ab\u00a0autre sc\u00e8ne\u00a0\u00bb, celle du d\u00e9sir inconscient du sujet. Il est suivi, en un troisi\u00e8me temps, d\u2019un coup d\u2019oeil sur la biographie d\u2019Edgar Poe.<\/p>\n<div id=\"attachment_48\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/le-chat-noir-FILM.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-48\" class=\"size-medium wp-image-48\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/le-chat-noir-FILM-225x300.jpg\" alt=\"The black cat, film am\u00e9ricain du r\u00e9alisateur Edgar G. Ulmer, 1934\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/le-chat-noir-FILM-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/le-chat-noir-FILM.jpg 360w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-48\" class=\"wp-caption-text\">The black cat, film am\u00e9ricain du r\u00e9alisateur Edgar G. Ulmer, 1934<\/p><\/div>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. Relativement \u00e0 la tr\u00e8s \u00e9trange et pourtant tr\u00e8s famili\u00e8re histoire que je vais coucher par \u00e9crit, je n\u2019attends ni ne sollicite la cr\u00e9ance. Vraiment, je serais fou de m\u2019y attendre dans un cas o\u00f9 mes sens eux-m\u00eames rejettent leur propre t\u00e9moignage. Cependant, je ne suis pas fou, \u2014 et tr\u00e8s certainement je ne r\u00eave pas. Mais demain je meurs, et aujourd\u2019hui je voudrais d\u00e9charger mon \u00e2me. Mon dessein imm\u00e9diat est de placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires, une s\u00e9rie de simples \u00e9v\u00e9nements domestiques. Dans leurs cons\u00e9quences, ces \u00e9v\u00e9nements m\u2019ont terrifi\u00e9, \u2014 m\u2019ont tortur\u00e9, \u2014 m\u2019ont an\u00e9anti. \u2014 Cependant, je n\u2019essaierai pas de les \u00e9lucider. Pour moi, ils ne m\u2019ont gu\u00e8re pr\u00e9sent\u00e9 que de l\u2019horreur : \u2014 \u00e0 beaucoup de personnes ils para\u00eetront moins terribles que baroques. Plus tard peut-\u00eatre, il se trouvera une intelligence qui r\u00e9duira mon fant\u00f4me \u00e0 l\u2019\u00e9tat de lieu commun, \u2014 quelque intelligence plus calme, plus logique et beaucoup moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte avec terreur qu\u2019une succession ordinaire de causes et d\u2019effets tr\u00e8s naturels.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette entr\u00e9e du r\u00e9cit scelle le \u00ab\u00a0pacte de lecture\u00a0\u00bb. L\u2019incertitude sur l\u2019identit\u00e9 du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est de courte dur\u00e9e. L\u2019auteur du texte, l\u2019\u00e9crivain Edgar Poe, joue \u00e0 effacer son \u00e9nonciation. Il s\u2019invente un substitut anonyme qui est en m\u00eame temps le \u00ab\u00a0h\u00e9ros\u00a0\u00bb de son histoire. Pas de r\u00e9cit encadrant de l\u2019auteur disant: \u00ab\u00a0j\u2019ai trouv\u00e9 ce manuscrit et je vous le livre.\u00a0\u00bb Le narrateur fictif prend en charge la totalit\u00e9 du texte\u2026 qu\u2019il \u00e9crit dans le style de Poe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un \u00ab\u00a0\u2018je\u00a0\u00bb unique dirige donc le r\u00e9cit : on a une \u00ab\u00a0focalisation interne\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la vision du narrateur sur les \u00e9v\u00e8nements qui se produisent. Ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb engendre un malaise: invit\u00e9 \u00e0 s\u2019identifier au narrateur, le lecteur est n\u00e9anmoins repouss\u00e9 par les traits effrayants qu\u2019il d\u00e9couvre. Le \u00ab\u00a0bonus fantasmatique\u00a0\u00bb qui accompagne en g\u00e9n\u00e9ral, dans la litt\u00e9rature, le h\u00e9ros transgressif, est ici invers\u00e9 en un \u00ab\u00a0malus fantasmatique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est en face de l\u2019aveu de quelqu\u2019un, \u00e0 la veille de sa mort (une mort que pr\u00e9sentifie la formule surprenante: <em>demain je meurs<\/em>). On devine d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il s\u2019agit de la confession d\u2019un condamn\u00e9 \u00e0 la peine capitale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9v\u00e8nements qu\u2019il raconte l\u2019ont terrifi\u00e9, dit-il (le champ lexical de l\u2019horreur domine: <em>terrifi\u00e9, tortur\u00e9, an\u00e9anti, horreur, terribles, terreur<\/em>), mais il les suppose plut\u00f4t <em>baroques<\/em> pour le lecteur, ce qui, en dehors d\u2019\u00eatre une cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0esth\u00e9tique\u00a0\u00bb, qualifie ici quelque chose d\u2019excessivement bizarre, d\u2019incroyable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Incroyables pour les autres (le narrateur n\u2019attend aucune <em>cr\u00e9ance<\/em>, dit-il) et m\u00eame pour lui (<em>mes sens rejettent leur propre t\u00e9moignage<\/em>) ce qui pourrait \u00eatre plus inqui\u00e9tant pour son \u00e9quilibre psychique: est-il <em>fou<\/em>, bien qu\u2019il s\u2019en d\u00e9fende \u00e9videmment ? Sans doute l\u2019institution judiciaire l\u2019a-t-elle trait\u00e9 comme tel lors de son proc\u00e8s. Cependant, cela ne nous arrive-t-il pas \u00e0 tous: ne pas croire ce qu\u2019on a pourtant cru voir?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simultan\u00e9ment, le narrateur annule ces caract\u00e9ristiques extr\u00eames : l\u2019histoire est <em>\u00e9trange<\/em>, mais \u00e9galement <em>tr\u00e8s<\/em> <em>famili\u00e8re<\/em>. Cette \u00ab\u00a0inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb, en effet, est peut-\u00eatre r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019\u00e9tat de <em>lieu commun<\/em>, de ph\u00e9nom\u00e8ne<em> ordinaire<\/em>, nous dit-il. De plus, le narrateur va raconter ces \u00e9v\u00e8nements avec une quasi-objectivit\u00e9 : <em>clairement <\/em>et<em> sans commentaires<\/em>, dit-il, comme de <em>simples \u00e9v\u00e8nements domestiques<\/em>, sans vouloir les <em>\u00e9lucider<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le propre des r\u00e9cits \u00ab\u00a0fantastiques\u00a0\u00bb et singuli\u00e8rement de ceux d\u2019Edgar Poe: l\u2019ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 ordinaire coupl\u00e9 \u00e0 l\u2019amorce de quelque chose d\u2019irr\u00e9el et de myst\u00e9rieux, avec la suggestion d\u2019une explication \u00e0 venir de l\u2019\u00e9nigme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a en effet un myst\u00e8re \u00e0 d\u00e9voiler, un myst\u00e8re qu\u2019une attitude scientifique, celle d\u2019une intelligence <em>calme<\/em> et <em>logique<\/em>, permettra peut-\u00eatre un jour d\u2019expliquer, appliquant \u00e0 ces faits la loi de la causalit\u00e9. Cette remarque l\u00e9gitime l\u2019interpr\u00e9tation qui sera propos\u00e9e. L\u2019expression <em>mon fant\u00f4me<\/em> (l\u2019anglais dit <em>my fantasy<\/em>, donc plut\u00f4t: <em>mon fantasme<\/em>) sugg\u00e8re, d\u00e8s ce d\u00e9but de texte, l\u2019existence d\u2019une configuration psychique inconsciente du narrateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9stabilisation du lecteur est en marche, produite par l\u2019utilisation de la confidence en premi\u00e8re personne, par l\u2019alliance de termes contraires (terrifiant\/ordinaire) et par l\u2019annonce d\u2019\u00e9v\u00e8nements \u00e9nigmatiques.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. D\u00e8s mon enfance, j\u2019\u00e9tais not\u00e9 pour la docilit\u00e9 et l\u2019humanit\u00e9 de mon caract\u00e8re. Ma tendresse de c\u0153ur \u00e9tait m\u00eame si remarquable qu\u2019elle avait fait de moi le jouet de mes camarades. J\u2019\u00e9tais particuli\u00e8rement fou des animaux, et mes parents m\u2019avaient permis de poss\u00e9der une grande vari\u00e9t\u00e9 de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n\u2019\u00e9tais jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette particularit\u00e9 de mon caract\u00e8re s\u2019accrut avec ma croissance, et, quand je devins homme, j\u2019en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour ceux qui ont vou\u00e9 une affection \u00e0 un chien fid\u00e8le et sagace, je n\u2019ai pas besoin d\u2019expliquer la nature ou l\u2019intensit\u00e9 des jouissances qu\u2019on peut en tirer. Il y a dans l\u2019amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d\u2019une b\u00eate, dans ce sacrifice d\u2019elle-m\u00eame, quelque chose qui va directement au c\u0153ur de celui qui a eu fr\u00e9quemment l\u2019occasion de v\u00e9rifier la ch\u00e9tive amiti\u00e9 et la fid\u00e9lit\u00e9 de gaze de l\u2019homme naturel.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le narrateur se sent oblig\u00e9 de remonter \u00e0 son enfance pour rendre compte de ce qui lui est arriv\u00e9, comme si l\u00e0 s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 son destin, mais on n\u2019en saura pas plus que ce bref rappel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Docilit\u00e9, humanit\u00e9, tendresse<\/em>: c\u2019est un gar\u00e7on soumis qui tient un r\u00f4le passif dans ses relations aux autres, dont il est <em>le jouet<\/em>. Une structure de d\u00e9pendance qu\u2019il retrouve en miroir chez les animaux \u2013 ces <em>favoris<\/em>, c\u2019\u00e9tait la terminologie de l\u2019\u00e9poque pour les animaux domestiques \u2013 qu\u2019il affectionne tant et sur lesquels il reporte tout son amour: il est <em>fou des animaux<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette structure \u00ab\u00a0zoophile\u00a0\u00bb va perdurer \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte: le narrateur semble incapable de relations humaines d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. C\u2019est dans sa relation fusionnelle aux animaux \u2013 qui r\u00e9p\u00e8te sans doute une fusion plus primordiale encore \u2013 qu\u2019il trouve la source essentielle de son bonheur, de ses <em>plaisirs<\/em>, de ses <em>jouissances<\/em> les plus intenses.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme une disposition sympathique \u00e0 la mienne. Observant mon go\u00fbt pour ces favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux de l\u2019esp\u00e8ce la plus agr\u00e9able. Nous e\u00fbmes des oiseaux, un poisson dor\u00e9, un beau chien, des lapins, un petit singe et un chat.<br \/>\n4. Ce dernier \u00e9tait un animal remarquablement fort et beau, enti\u00e8rement noir, et d\u2019une sagacit\u00e9 merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma femme, qui au fond n\u2019\u00e9tait pas peu p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de superstition, faisait de fr\u00e9quentes allusions \u00e0 l\u2019ancienne croyance populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorci\u00e8res d\u00e9guis\u00e9es. Ce n\u2019est pas qu\u2019elle f\u00fbt toujours s\u00e9rieuse sur ce point, \u2014 et si je mentionne la chose, c\u2019est simplement parce que cela me revient, en ce moment m\u00eame, \u00e0 la m\u00e9moire. Pluton \u2014 c\u2019\u00e9tait le nom du chat \u2014 \u00e9tait mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, mon camarade. Moi seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout o\u00f9 j\u2019allais. Ce n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas sans peine que je parvenais \u00e0 l\u2019emp\u00eacher de me suivre dans les rues.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mariage: premier bonheur. Ce bonheur consiste-t-il en un amour r\u00e9ciproque ? Le narrateur est discret sur ce point. Ce qui fait sa satisfaction, en tout cas, c\u2019est l\u2019amour partag\u00e9 avec sa femme pour les animaux. Comme ses parents autrefois, sa femme lui accorde de nombreux \u00ab\u00a0favoris\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 l\u2019acquisition d\u2019un chat, f\u00e9tiche qui est l\u2019objet d\u2019une surestimation caract\u00e9ristique de l\u2019amour: <em>fort, beau, intelligent<\/em>, il est par\u00e9 de toutes les qualit\u00e9s, port\u00e9es jusqu\u2019au <em>merveilleux<\/em>. Deux traits inqui\u00e9tants pointent cependant. La couleur du chat, qui renvoie \u00e0 une superstition v\u00e9hicul\u00e9e par la femme du narrateur: <em>les chats noirs<\/em> sont des <em>sorci\u00e8res d\u00e9guis\u00e9es<\/em>. Puis le nom du chat (seul nom propre du texte), sans doute choisi par le narrateur. <em>Pluton<\/em> (Had\u00e8s en grec), dans la mythologie, c\u2019est le prince des t\u00e9n\u00e8bres, le roi des enfers \u2013 il repr\u00e9sente la part archa\u00efque et obscure du psychisme. Ainsi voil\u00e0 un chat androgyne, \u00e0 l\u2019identit\u00e9 sexuelle mal d\u00e9finie: m\u00e2le par le nom qu\u2019il porte et par cons\u00e9quent, sans doute, par son sexe anatomique, f\u00e9minin par sa nature mal\u00e9fique suppos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu\u2019il en soit, tout cela n\u2019inqui\u00e8te pas, pour l\u2019heure, le narrateur: il fait de ce chat son camarade, son double. Il s\u2019en occupe comme d\u2019un enfant et celui-ci le lui rend bien.<a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-450.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-47\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-450-300x269.jpg\" alt=\"P chat 450\" width=\"300\" height=\"269\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-450-300x269.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-450-334x300.jpg 334w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-450.jpg 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">5. Notre amiti\u00e9 subsista ainsi plusieurs ann\u00e9es, durant lesquelles l\u2019ensemble de mon caract\u00e8re et de mon temp\u00e9rament, \u2014 par l\u2019op\u00e9ration du d\u00e9mon Intemp\u00e9rance, je rougis de le confesser, \u2014 subit une alt\u00e9ration radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis d\u2019employer un langage brutal \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ma femme. \u00c0 la longue, je lui infligeai m\u00eame des violences personnelles. Mes pauvres favoris, naturellement, durent ressentir le changement de mon caract\u00e8re. Non seulement je les n\u00e9gligeai mais je les maltraitais. Quant \u00e0 Pluton, toutefois, j\u2019avais encore pour lui une consid\u00e9ration suffisante qui m\u2019emp\u00eachait de le malmener, tandis que je n\u2019\u00e9prouvais aucun scrupule \u00e0 maltraiter les lapins, le singe et m\u00eame le chien, quand, par hasard ou par amiti\u00e9, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m\u2019envahissait de plus en plus, \u2014 car quel mal est comparable \u00e0 l\u2019alcool ? \u2014 et \u00e0 la longue Pluton lui-m\u00eame, qui maintenant se faisait vieux et qui naturellement devenait quelque peu maussade, \u2014 Pluton lui-m\u00eame commen\u00e7a \u00e0 conna\u00eetre les effets de mon m\u00e9chant caract\u00e8re.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caract\u00e8re du narrateur se modifie puis s\u2019inverse compl\u00e8tement : il maltraite d\u2019abord sa femme, puis ses animaux, et finalement m\u00eame Pluton. De jouet des autres qu\u2019il \u00e9tait dans son enfance, il transforme maintenant les autres en jouets de sa violence. Devenu <em>insoucieux des sentiments des autres<\/em>, il manifeste un puissant retrait narcissique sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Explication pr\u00e9sent\u00e9e : l\u2019alcoolisme, l<em>e d\u00e9mon Intemp\u00e9rance<\/em>. L\u2019alcool lib\u00e8re les inhibitions et suspend le contr\u00f4le de soi. Explication qui n\u2019en est pas une : pourquoi le narrateur devient-il alcoolique ? Quelles souffrances a-t-il besoin de noyer ainsi ? L\u2019alcool r\u00e9v\u00e8le une fragilit\u00e9 de l\u2019image de soi, il traduit une tentative de dresser une barri\u00e8re pour se prot\u00e9ger d\u2019angoisses archa\u00efques, afin de pouvoir survivre malgr\u00e9 tout. Mais encore, pourquoi sa violence se tourne-t-elle contre ses animaux tant aim\u00e9s, des victimes, il est vrai, \u00e0 port\u00e9e de main ? De quelle emprise a-t-il le besoin de se d\u00e9faire par cet amour rejet\u00e9 et retourn\u00e9 en violence ?<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">6. Une nuit, comme je rentrais au logis tr\u00e8s ivre, au sortir d\u2019un de mes repaires habituels des faubourgs, je m\u2019imaginai que le chat \u00e9vitait ma pr\u00e9sence. Je le saisis ; \u2014 mais lui, effray\u00e9 de ma violence, il me fit \u00e0 la main une l\u00e9g\u00e8re blessure avec les dents. Une fureur de d\u00e9mon s\u2019empara soudainement de moi. Je ne me connus plus, mon \u00e2me originelle sembla tout d\u2019un coup s\u2019envoler de mon corps, et une m\u00e9chancet\u00e9 hyperdiabolique, satur\u00e9e de gin, p\u00e9n\u00e9tra chaque fibre de mon \u00eatre. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l\u2019ouvris ; je saisis la pauvre b\u00eate par la gorge, et, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, je fis sauter un de ses yeux de son orbite ! Je rougis, je br\u00fble, je frissonne en \u00e9crivant cette damnable atrocit\u00e9 !<br \/>\n7. Quand la raison me revint avec le matin, \u2014 quand j\u2019eus cuv\u00e9 les vapeurs de ma d\u00e9bauche nocturne, \u2014 j\u2019\u00e9prouvai un sentiment moiti\u00e9 d\u2019horreur, moiti\u00e9 de remords, pour le crime dont je m\u2019\u00e9tais rendu coupable ; mais c\u2019\u00e9tait tout au plus un faible et \u00e9quivoque sentiment, et l\u2019\u00e2me n\u2019en subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les exc\u00e8s, et bient\u00f4t je noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un degr\u00e9 de plus avec ce passage \u00e0 l\u2019acte. Le narrateur nomme la dimension diabolique de son comportement, il revient \u00e0 cette vieille image qui fait de la folie la possession par un d\u00e9mon (<em>fureur de d\u00e9mon, m\u00e9chancet\u00e9 hyperdiabolique<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trait horrible: l\u2019\u00e9nucl\u00e9ation, comme si le narrateur voulait emp\u00eacher le regard qu\u2019on porte sur lui, \u00e9liminer le mauvais oeil ou l\u2019oeil du jugement. Cet oeil concentre toute la puissance mal\u00e9fique que le narrateur projette sur le chat. Ce petit organe vivant qu\u2019on coupe et qu\u2019on fait chuter repr\u00e9sente imaginairement une castration. Un motif qu\u2019on trouve d\u00e9j\u00e0 dans le mythe d\u2019Oedipe qui, son forfait d\u00e9couvert, s\u2019auto-mutile en se crevant les jeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La perversit\u00e9 n\u2019est pas compl\u00e8te cependant: le narrateur conserve une part de sens moral. Il est habit\u00e9 d\u2019une personnalit\u00e9 divis\u00e9e, marqu\u00e9e, nous dit-il, par un clivage entre l\u2019<em>\u00e2me<\/em> (originelle) et le <em>corps<\/em> (imbib\u00e9 d\u2019alcool). Il oscille entre remords et oubli, entre folie et raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Remarquons que le narrateur n\u2019est pas si froid et \u00ab\u00a0objectif\u00a0\u00bb qu\u2019il pr\u00e9tendait l\u2019\u00eatre: il emploie des termes marqu\u00e9s par des jugements de valeur, avec cependant une sorte de curieux d\u00e9tachement.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">8. Cependant le chat gu\u00e9rit lentement. L\u2019orbite de l\u2019\u0153il perdu pr\u00e9sentait, il est vrai, un aspect effrayant, mais il n\u2019en parut plus souffrir d\u00e9sormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude ; mais, comme je devais m\u2019y attendre, il fuyait avec une extr\u00eame terreur \u00e0 mon approche. Il me restait assez de mon ancien c\u0153ur pour me sentir d\u2019abord afflig\u00e9 de cette \u00e9vidente antipathie de la part d\u2019une cr\u00e9ature qui jadis m\u2019avait tant aim\u00e9. Mais ce sentiment fit bient\u00f4t place \u00e0 l\u2019irritation. Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irr\u00e9vocable, l\u2019esprit de PERVERSITE. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi s\u00fbr que mon \u00e2me existe, je crois que la perversit\u00e9 est une des primitives impulsions du c\u0153ur humain, \u2014 une des indivisibles premi\u00e8res facult\u00e9s ou sentiments qui donnent la direction au caract\u00e8re de l\u2019homme. Qui ne s\u2019est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile, par la seule raison qu\u2019il savait devoir ne pas la commettre ? N\u2019avons-nous pas une perp\u00e9tuelle inclination, malgr\u00e9 l\u2019excellence de notre jugement, \u00e0 violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c\u2019est la Loi ? Cet esprit de perversit\u00e9, dis-je, vint causer ma d\u00e9route finale. C\u2019est ce d\u00e9sir ardent, insondable, de l\u2019\u00e2me de se torturer elle-m\u00eame, \u2014 de violenter sa propre nature, \u2014 de faire le mal pour l\u2019amour du mal seul, \u2014 qui me poussait \u00e0 continuer, et finalement \u00e0 consommer le supplice que j\u2019avais inflig\u00e9 \u00e0 la b\u00eate inoffensive. Un matin, de sang- froid, je glissai un n\u0153ud coulant autour de son cou, et je le pendis \u00e0 la branche d\u2019un arbre ; \u2014 je le pendis avec des larmes plein mes yeux, \u2014 avec le plus amer remords dans le c\u0153ur ; \u2014 je le pendis, parce que je savais qu\u2019il m\u2019avait aim\u00e9, et parce que je sentais qu\u2019il ne m\u2019avait donn\u00e9 aucun sujet de col\u00e8re ; \u2014 je le pendis, parce que je savais qu\u2019en faisant ainsi je commettais un p\u00e9ch\u00e9, \u2014 un p\u00e9ch\u00e9 mortel qui compromettait mon \u00e2me immortelle, au point de la placer, \u2014 si une telle chose \u00e9tait possible, \u2014 m\u00eame au del\u00e0 de la mis\u00e9ricorde infinie du Dieu tr\u00e8s mis\u00e9ricordieux et tr\u00e8s terrible.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un degr\u00e9 de plus encore avec cet acte, qui est cette fois franchement pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. <em>L\u2019esprit de perversit\u00e9<\/em>, c\u2019est le d\u00e9sir de violer <em>la Loi<\/em> parce qu\u2019elle est <em>la Loi<\/em>, de faire le mal pour le plaisir du mal. Violence tourn\u00e9e vers l\u2019autre (le chat) et vers soi-m\u00eame (<em>d\u00e9sir de l\u2019\u00e2me de se torturer elle-m\u00eame<\/em>). Double jouissance pour une double pulsion sado-masochiste: dans le m\u00eame geste la violence sur le chat, et la torture de son \u00e2me; une punition et une auto-punition, dont on peut se demander laquelle commande l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est comme si le personnage faisait signe \u00e0 une Loi qui lui manque et \u00e0 laquelle il lance un appel paradoxal. C\u2019est comme s\u2019il n\u2019agissait ainsi que pour s\u2019attirer une punition qu\u2019il s\u2019inflige \u00e0 lui-m\u00eame, afin de solder une vieille culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La perversit\u00e9<\/em> est <em>une des primitives impulsions du coeur humain<\/em>: le narrateur se place sur le plan de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9; ce d\u00e9sir de faire le mal pour le mal se trouve en germe chez tout homme, par cons\u00e9quent chez nous aussi, lecteur \u00e0 qui il s\u2019adresse, m\u00eame si, heureusement, esp\u00e9rons-le, nous sommes capables de le contr\u00f4ler. C\u2019est un \u00ab\u00a0terrifiant\u00a0\u00bb <em>ordinaire<\/em> et <em>familier<\/em> (selon les mots du d\u00e9but) qui r\u00f4de en nous, bien que nous le d\u00e9nions, et c\u2019est pourquoi le r\u00e9cit doit nous secouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le narrateur manifeste un intense <em>remords<\/em> de commettre cette infamie sur un \u00eatre qu\u2019il sait innocent et inoffensif, \u00ab\u00a0coupable\u00a0\u00bb seulement de l\u2019avoir <em>aim\u00e9<\/em>. Il n\u2019est pas compl\u00e8tement diabolique (le diable n\u2019a pas de remords) mais seulement anim\u00e9 d\u2019une m\u00e9chancet\u00e9 brutale dont il accepte, pour l\u2019instant, la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">9. Dans la nuit qui suivit le jour o\u00f9 fut commise cette action cruelle, je fus tir\u00e9 de mon sommeil par le cri : \u00ab Au feu ! \u00bb Les rideaux de mon lit \u00e9taient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une grande difficult\u00e9 que nous \u00e9chapp\u00e2mes \u00e0 l\u2019incendie, \u2014 ma femme, un domestique, et moi. La destruction fut compl\u00e8te. Toute ma fortune fut engloutie, et je m\u2019abandonnai d\u00e8s lors au d\u00e9sespoir.<br \/>\n10. Je ne cherche pas \u00e0 \u00e9tablir une liaison de cause \u00e0 effet entre l\u2019atrocit\u00e9 et le d\u00e9sastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je rends compte d\u2019une cha\u00eene de faits, \u2014 et je ne veux pas n\u00e9gliger un seul anneau. Le jour qui suivit l\u2019incendie, je visitai les ruines. Les murailles \u00e9taient tomb\u00e9es, une seule except\u00e9e ; et cette seule exception se trouva \u00eatre une cloison int\u00e9rieure, peu \u00e9paisse, situ\u00e9e \u00e0 peu pr\u00e8s au milieu de la maison, et contre laquelle s\u2019appuyait le chevet de mon lit. La ma\u00e7onnerie avait ici, en grande partie, r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019action du feu, \u2014 fait que j\u2019attribuai \u00e0 ce qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment remise \u00e0 neuf. Autour de ce mur, une foule \u00e9paisse \u00e9tait rassembl\u00e9e, et plusieurs personnes paraissaient en examiner une portion particuli\u00e8re avec une minutieuse et vive attention. Les mots \u00ab analogues ! \u00e9trange ! singulier ! \u00bb et autres expressions, excit\u00e8rent ma curiosit\u00e9. Je m\u2019approchai, et je vis, semblable \u00e0 un bas-relief sculpt\u00e9 sur la surface blanche, la figure d\u2019un gigantesque chat. L\u2019image \u00e9tait rendue avec une exactitude vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l\u2019animal.<br \/>\n11. Tout d\u2019abord, en voyant cette apparition, \u2014 car je ne pouvais gu\u00e8re consid\u00e9rer cela que comme une apparition, \u2014 mon \u00e9tonnement et ma terreur furent extr\u00eames. Mais, enfin, la r\u00e9flexion vint \u00e0 mon aide. Le chat, je m\u2019en souvenais, avait \u00e9t\u00e9 pendu dans un jardin adjacent \u00e0 la maison. Aux cris d\u2019alarme, ce jardin avait \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement envahi par la foule, et l\u2019animal avait d\u00fb \u00eatre d\u00e9tach\u00e9 de l\u2019arbre par quelqu\u2019un, et jet\u00e9 dans ma chambre \u00e0 travers une fen\u00eatre ouverte. Cela avait \u00e9t\u00e9 fait, sans doute, dans le but de m\u2019arracher au sommeil. La chute des autres murailles avait comprim\u00e9 la victime de ma cruaut\u00e9 dans la substance du pl\u00e2tre fra\u00eechement \u00e9tendu ; la chaux de ce mur, combin\u00e9e avec les flammes et l\u2019ammoniaque du cadavre, avait ainsi op\u00e9r\u00e9 l\u2019image telle que je la voyais.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le propre du r\u00e9cit \u00ab\u00a0fantastique\u00a0\u00bb d\u2019\u00eatre fabriqu\u00e9 pour accueillir deux types d\u2019explications. L\u2019une, rationnelle ou scientifique, repose sur la loi de la causalit\u00e9 naturelle qui inclut le hasard des co\u00efncidences fortuites. L\u2019autre repose sur l\u2019action d\u2019une causalit\u00e9 magique, surnaturelle. Le narrateur lui-m\u00eame oscille entre ces deux interpr\u00e9tations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019alt\u00e9ration du personnage peut s\u2019expliquer parce qu\u2019il est poss\u00e9d\u00e9 par un d\u00e9mon \u2013 ou par le simple effet de l\u2019alcool; l\u2019incendie de la maison peut \u00eatre l\u2019effet d\u2019un accident (inexpliqu\u00e9) dont la concomitance avec la mort du chat est une co\u00efncidence \u2013 ou une punition surnaturelle; la tache sur le mur peut \u00eatre la signature de la vengeance \u2013 ou bien trouver une explication mat\u00e9rielle comme celle, plut\u00f4t alambiqu\u00e9e, qu\u2019expose le narrateur. L\u2019\u00e9quivoque domine et cette \u00e9quivoque se reproduit jusqu\u2019\u00e0 la fin du r\u00e9cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019alternative entre l\u2019explication physique ou supraphysique n\u2019est pas exclusive: il y a une troisi\u00e8me explication possible, d\u2019ordre psychique. La part inexpliqu\u00e9e peut relever d\u2019une <em>cha\u00eene<\/em> signifiante inconsciente qui conduit \u00e0 un \u00ab\u00a0acte manqu\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019auto-punition: par exemple une bougie mal \u00e9teinte pr\u00e8s d\u2019un rideau inflammable.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">12. Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout \u00e0 fait ma conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il n\u2019en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant plusieurs mois je ne pus me d\u00e9barrasser du fant\u00f4me du chat ; et durant cette p\u00e9riode un demi-sentiment revint dans mon \u00e2me, qui paraissait \u00eatre, mais qui n\u2019\u00e9tait pas le remords. J\u2019allais jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9plorer la perte de l\u2019animal, et \u00e0 chercher autour de moi, dans les bouges m\u00e9prisables que maintenant je fr\u00e9quentais habituellement, un autre favori de la m\u00eame esp\u00e8ce et d\u2019une figure \u00e0 peu pr\u00e8s semblable pour le suppl\u00e9er.<br \/>\n13. Une nuit, comme j\u2019\u00e9tais assis \u00e0 moiti\u00e9 stup\u00e9fi\u00e9, dans un repaire plus qu\u2019inf\u00e2me, mon attention fut soudainement attir\u00e9e vers un objet noir, reposant sur le haut d\u2019un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques minutes, je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me surprenait maintenant, c\u2019\u00e9tait de n\u2019avoir pas encore aper\u00e7u l\u2019objet situ\u00e9 dessus. Je m\u2019en approchai, et je le touchai avec ma main. C\u2019\u00e9tait un chat noir, \u2014 un tr\u00e8s gros chat, \u2014 au moins aussi gros que Pluton, lui ressemblant absolument, except\u00e9 en un point. Pluton n\u2019avait pas un poil blanc sur tout le corps ; celui-ci portait une \u00e9claboussure large et blanche, mais d\u2019une forme ind\u00e9cise, qui couvrait presque toute la r\u00e9gion de la poitrine.<br \/>\n14. \u00c0 peine l\u2019eus-je touch\u00e9, qu\u2019il se leva subitement, ronronna fortement, se frotta contre ma main, et parut enchant\u00e9 de mon attention. C\u2019\u00e9tait donc l\u00e0 la vraie cr\u00e9ature dont j\u2019\u00e9tais en qu\u00eate. J\u2019offris tout de suite au propri\u00e9taire de le lui acheter ; mais cet homme ne le revendiqua pas, \u2014 ne le connaissait pas, \u2014 ne l\u2019avait jamais vu auparavant.<br \/>\n15. Je continuai mes caresses, et quand je me pr\u00e9parai \u00e0 retourner chez moi, l\u2019animal se montra dispos\u00e9 \u00e0 m\u2019accompagner. Je lui permis de le faire ; me baissant de temps \u00e0 autre, et le caressant en marchant. Quand il fut arriv\u00e9 \u00e0 la maison, il s\u2019y trouva comme chez lui, et devint tout de suite le grand ami de ma femme.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le narrateur se met \u00e0 la recherche d\u2019un double de son chat, dans une sorte de tentative d\u2019annulation de son acte criminel ou dans une compulsion \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter le m\u00eame processus (en faire son ami puis sa victime). Son d\u00e9sir obscur se d\u00e9place d\u2019un objet \u00e0 un autre sans pouvoir trouver d\u2019apaisement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le contact avec ce chat jumeau, une fois trouv\u00e9, est favorable: caresses d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ronronnement de l\u2019autre. Le premier tableau se r\u00e9p\u00e8te: la complicit\u00e9 du chat et de la femme du narrateur est imm\u00e9diate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">El\u00e9ments inqui\u00e9tant: ce nouveau chat a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 dans un de ces lieux sordides que le narrateur fr\u00e9quente pour s\u2019alcooliser (<em>bouge m\u00e9prisable, repaire inf\u00e2me<\/em>); il est inconnu du propri\u00e9taire des lieux; il se distingue de Pluton par un d\u00e9tail curieux sur son poil noir, une <em>\u00e9claboussure blanche<\/em>, d\u2019une f<em>orme ind\u00e9cise<\/em>.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">16. Pour ma part, je sentis bient\u00f4t s\u2019\u00e9lever en moi une antipathie contre lui. C\u2019\u00e9tait justement le contraire de ce que j\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 ; mais, \u2014 je ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu, \u2014 son \u00e9vidente tendresse pour moi me d\u00e9go\u00fbtait presque et me fatiguait. Par de lents degr\u00e9s, ces sentiments de d\u00e9go\u00fbt et d\u2019ennui s\u2019\u00e9lev\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019amertume de la haine. J\u2019\u00e9vitais la cr\u00e9ature ; une certaine sensation de honte et le souvenir de mon premier acte de cruaut\u00e9 m\u2019emp\u00each\u00e8rent de la maltraiter. Pendant quelques semaines, je m\u2019abstins de battre le chat ou de le malmener violemment ; mais graduellement, \u2014 insensiblement, \u2014 j\u2019en vins \u00e0 le consid\u00e9rer avec une indicible horreur, et \u00e0 fuir silencieusement son odieuse pr\u00e9sence, comme le souffle d\u2019une peste.<br \/>\n17. Ce qui ajouta sans doute \u00e0 ma haine contre l\u2019animal fut la d\u00e9couverte que je fis le matin, apr\u00e8s l\u2019avoir amen\u00e9 \u00e0 la maison, que, comme Pluton, lui aussi avait \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 d\u2019un de ses yeux. Cette circonstance, toutefois, ne fit que le rendre plus cher \u00e0 ma femme, qui, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, poss\u00e9dait \u00e0 un haut degr\u00e9 cette tendresse de sentiment qui jadis avait \u00e9t\u00e9 mon trait caract\u00e9ristique et la source fr\u00e9quente de mes plaisirs les plus simples et les plus purs.<br \/>\n18. N\u00e9anmoins, l\u2019affection du chat pour moi paraissait s\u2019accro\u00eetre en raison de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opini\u00e2tret\u00e9 qu\u2019il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que je m\u2019asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre, ou bien, enfon\u00e7ant ses griffes longues et aigu\u00ebs dans mes habits, grimpait de cette mani\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 ma poitrine. Dans ces moments-l\u00e0, quoique je d\u00e9sirasse le tuer d\u2019un bon coup, j\u2019en \u00e9tais emp\u00each\u00e9, en partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement \u2014 je dois le confesser tout de suite \u2014 par une v\u00e9ritable terreur de la b\u00eate.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019attrait se transforme \u00e0 nouveau en r\u00e9pulsion. L\u2019ancienne zoophilie s\u2019est convertie en zoophobie. Ce nouveau chat para\u00eet \u00eatre la r\u00e9incarnation du pr\u00e9c\u00e9dent, revenu le torturer dans un harc\u00e8lement pers\u00e9cuteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais d\u2019o\u00f9 vient cette angoisse irr\u00e9pressible qui s\u2019incarne dans la phobie d\u2019un animal inoffensif ? Sans doute la terreur qu\u2019il ressent est un moyen de se d\u00e9fendre contre sa pulsion de meurtre. Mais il y a autre chose. La<em> tendresse<\/em> du chat \u00e0 son \u00e9gard le <em>d\u00e9go\u00fbte<\/em>, dit-il, et il repousse <em>ses affreuses caresses<\/em>. Le narrateur fuit un d\u00e9sir qui lui r\u00e9pugne, un d\u00e9sir dont on a du mal \u00e0 savoir s\u2019il en est la source ou le destinataire, et m\u00eame si le chat en est le vrai protagoniste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par contre, l\u2019amiti\u00e9 grandit entre la femme du narrateur et ce chat, deux \u00eatres qui se ressemblent par leur propension \u00e0 la tendresse.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">19. Cette terreur n\u2019\u00e9tait pas positivement la terreur d\u2019un mal physique, \u2014 et cependant je serais fort en peine de la d\u00e9finir autrement. Je suis presque honteux d\u2019avouer, \u2014 oui, m\u00eame dans cette cellule de malfaiteur, je suis presque honteux d\u2019avouer que la terreur et l\u2019horreur que m\u2019inspirait l\u2019animal avaient \u00e9t\u00e9 accrues par une des plus parfaites chim\u00e8res qu\u2019il f\u00fbt possible de concevoir. Ma femme avait appel\u00e9 mon attention plus d\u2019une fois sur le caract\u00e8re de la tache blanche dont j\u2019ai parl\u00e9, et qui constituait l\u2019unique diff\u00e9rence visible entre l\u2019\u00e9trange b\u00eate et celle que j\u2019avais tu\u00e9e. Le lecteur se rappellera sans doute que cette marque, quoique grande, \u00e9tait primitivement ind\u00e9finie dans sa forme ; mais, lentement, par degr\u00e9s, \u2014 par des degr\u00e9s imperceptibles, et que ma raison s\u2019effor\u00e7a longtemps de consid\u00e9rer comme imaginaires, \u2014 elle avait \u00e0 la longue pris une rigoureuse nettet\u00e9 de contours. Elle \u00e9tait maintenant l\u2019image d\u2019un objet que je fr\u00e9mis de nommer, \u2014 et c\u2019\u00e9tait l\u00e0 surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en d\u00e9go\u00fbt, et m\u2019aurait pouss\u00e9 \u00e0 m\u2019en d\u00e9livrer, si je l\u2019avais os\u00e9 ; \u2014 c\u2019\u00e9tait maintenant, dis-je, l\u2019image d\u2019une hideuse, \u2014 d\u2019une sinistre chose, \u2014 l\u2019image du GIBET ! \u2014 oh ! lugubre et terrible machine ! machine d\u2019horreur et de crime, \u2014 d\u2019agonie et de mort !<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nouveau d\u00e9lire hallucinatoire ? La terreur prend maintenant pour motif la tache ind\u00e9cise du chat devenue la forme d\u2019un <em>gibet<\/em>, r\u00e9p\u00e9tant la forme imprim\u00e9e sur le mur. Ce \u00ab\u00a0devenir-gibet\u00a0\u00bb de la tache est le rappel de son crime et l\u2019avertissement de ce qui l\u2019attend.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">20. Et maintenant, j\u2019\u00e9tais en v\u00e9rit\u00e9 mis\u00e9rable au del\u00e0 de la mis\u00e8re possible de l\u2019humanit\u00e9. Une b\u00eate brute, \u2014 dont j\u2019avais avec m\u00e9pris d\u00e9truit le fr\u00e8re \u2014 une b\u00eate brute, engendrer pour moi, \u2014 pour moi, homme fa\u00e7onn\u00e9 \u00e0 l\u2019image du Dieu tr\u00e8s haut, \u2014 une si grande et si intol\u00e9rable infortune ! H\u00e9las ! je ne connaissais plus la b\u00e9atitude du repos, ni le jour ni la nuit ! Durant le jour, la cr\u00e9ature ne me laissait pas seul un moment ; et pendant la nuit, \u00e0 chaque instant, quand je sortais de mes r\u00eaves pleins d\u2019une intraduisible angoisse, c\u2019\u00e9tait pour sentir la ti\u00e8de haleine de la chose sur mon visage, et son immense poids, \u2014 incarnation d\u2019un cauchemar que j\u2019\u00e9tais impuissant \u00e0 secouer, \u2014 \u00e9ternellement pos\u00e9 sur mon c\u0153ur !<br \/>\n21. Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi succomba. De mauvaises pens\u00e9es devinrent mes seules intimes, \u2014 les plus sombres et les plus mauvaises de toutes les pens\u00e9es. La tristesse de mon humeur habituelle s\u2019accrut jusqu\u2019\u00e0 la haine de toutes choses et de toute humanit\u00e9 ; cependant, ma femme, qui ne se plaignait jamais, h\u00e9las ! \u00e9tait mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines, fr\u00e9quentes et indomptables \u00e9ruptions d\u2019une furie \u00e0 laquelle je m\u2019abandonnai d\u00e8s lors aveugl\u00e9ment.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le narrateur se situe lui-m\u00eame hors de l\u2019humanit\u00e9 aussi bien dans sa souffrance que dans sa haine. Pourtant, il affirme, \u00e0 plusieurs reprises, que ses pulsions perverses sont communes \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Incoh\u00e9rence ? Non, paradoxe qui joue sur les deux sens du mot \u00ab\u00a0humanit\u00e9\u00a0\u00bb, le sens objectif (l\u2019ensemble des hommes) et le sens moral (l\u2019id\u00e9al de compassion). Ainsi l\u2019 \u00ab\u00a0inhumain\u00a0\u00bb du narrateur est encore le propre d\u2019un \u00eatre \u00ab\u00a0humain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La phobie s\u2019aggrave, l\u2019auto-harc\u00e8lement devient permanent. La nuit, le narrateur sent <em>la ti\u00e8de haleine<\/em>, non pas de sa femme, mais <em>de la chose<\/em> innommable; il sent <em>son poids pos\u00e9 sur son coeur<\/em> (euph\u00e9misme pour sexe?). L\u2019angoisse est \u00e0 son paroxysme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simultan\u00e9ment, la violence du narrateur se reporte sur sa femme, devenue son unique <em>souffre-douleur<\/em>.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">22. Un jour, elle m\u2019accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave du vieux b\u00e2timent o\u00f9 notre pauvret\u00e9 nous contraignait d\u2019habiter. Le chat me suivit sur les marches roides de l\u2019escalier, et m\u2019ayant presque culbut\u00e9 la t\u00eate la premi\u00e8re, m\u2019exasp\u00e9ra jusqu\u2019\u00e0 la folie. Levant une hache, et oubliant dans ma rage la peur pu\u00e9rile qui jusque-l\u00e0 avait retenu ma main, j\u2019adressai \u00e0 l\u2019animal un coup qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 mortel, s\u2019il avait port\u00e9 comme je le voulais ; mais ce coup fut arr\u00eat\u00e9 par la main de ma femme. Cette intervention m\u2019aiguillonna jusqu\u2019\u00e0 une rage plus que d\u00e9moniaque ; je d\u00e9barrassai mon bras de son \u00e9treinte et lui enfon\u00e7ai ma hache dans le cr\u00e2ne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un g\u00e9missement.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8me meurtre, purement impulsif, comme par un acte manqu\u00e9 fatal : le coup initial \u00e9tait destin\u00e9 au chat, seule la col\u00e8re (<em>une rage plus que d\u00e9moniaque<\/em>) a d\u00e9tourn\u00e9 le coup vers sa femme, lorsque son geste protecteur lui barre l\u2019acc\u00e8s d\u2019un soulagement possible.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">23. Cet horrible meurtre accompli, je me mis imm\u00e9diatement et tr\u00e8s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne pouvais pas le faire dispara\u00eetre de la maison, soit de jour, soit de nuit, sans courir le danger d\u2019\u00eatre observ\u00e9 par les voisins. Plusieurs projets travers\u00e8rent mon esprit. Un moment j\u2019eus l\u2019id\u00e9e de couper le cadavre par petits morceaux, et de les d\u00e9truire par le feu. Puis je r\u00e9solus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis je pensai \u00e0 le jeter dans le puits de la cour, \u2014 puis \u00e0 l\u2019emballer dans une caisse comme marchandise, avec les formes usit\u00e9es, et \u00e0 charger un commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m\u2019arr\u00eatai \u00e0 un exp\u00e9dient que je consid\u00e9rai comme le meilleur de tous. Je me d\u00e9terminai \u00e0 le murer dans la cave, \u2014 comme les moines du moyen \u00e2ge muraient, dit-on, leurs victimes.<br \/>\n24. La cave \u00e9tait fort bien dispos\u00e9e pour un pareil dessein. Les murs \u00e9taient construits n\u00e9gligemment, et avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment enduits dans toute leur \u00e9tendue d\u2019un gros pl\u00e2tre que l\u2019humidit\u00e9 de l\u2019atmosph\u00e8re avait emp\u00each\u00e9 de durcir. De plus, dans l\u2019un des murs, il y avait une saillie caus\u00e9e par une fausse chemin\u00e9e, ou esp\u00e8ce d\u2019\u00e2tre, qui avait \u00e9t\u00e9 combl\u00e9e et ma\u00e7onn\u00e9e dans le m\u00eame genre que le reste de la cave. Je ne doutais pas qu\u2019il ne me f\u00fbt facile de d\u00e9placer les briques \u00e0 cet endroit, d\u2019y introduire le corps, et de murer le tout de la m\u00eame mani\u00e8re, de sorte qu\u2019aucun \u0153il n\u2019y p\u00fbt rien d\u00e9couvrir de suspect.<br \/>\n25. Et je ne fus pas d\u00e9\u00e7u dans mon calcul. \u00c0 l\u2019aide d\u2019une pince, je d\u00e9logeai tr\u00e8s ais\u00e9ment les briques, et, ayant soigneusement appliqu\u00e9 le corps contre le mur int\u00e9rieur, je le soutins dans cette position jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019eusse r\u00e9tabli, sans trop de peine, toute la ma\u00e7onnerie dans son \u00e9tat primitif. M\u2019\u00e9tant procur\u00e9 du mortier, du sable et du poil avec toutes les pr\u00e9cautions imaginables, je pr\u00e9parai un cr\u00e9pi qui ne pouvait pas \u00eatre distingu\u00e9 de l\u2019ancien, et j\u2019en recouvris tr\u00e8s soigneusement le nouveau briquetage. Quand j\u2019eus fini, je vis avec satisfaction que tout \u00e9tait pour le mieux. Le mur ne pr\u00e9sentait pas la plus l\u00e9g\u00e8re trace de d\u00e9rangement. J\u2019enlevai tous les gravats avec le plus grand soin, j\u2019\u00e9pluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de moi, et me dis \u00e0 moi-m\u00eame : Ici, au moins, ma peine n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 perdue !<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec un soin pointilleux, le meurtrier efface toute trace visible du forfait en emmurant le corps dans la cave. On a ici la m\u00e9taphore d\u2019une tentative de \u00ab\u00a0refoulement\u00a0\u00bb psychique : en m\u00eame temps que le cadavre est cach\u00e9, c\u2019est comme si le narrateur tentait d\u2019enterrer sa pulsion dans les soubassements de son psychisme, dans un inconscient inaccessible.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">26. Mon premier mouvement fut de chercher la b\u00eate qui avait \u00e9t\u00e9 la cause d\u2019un si grand malheur ; car, \u00e0 la fin, j\u2019avais r\u00e9solu fermement de la mettre \u00e0 mort. Si j\u2019avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destin\u00e9e \u00e9tait claire ; mais il para\u00eet que l\u2019artificieux animal avait \u00e9t\u00e9 alarm\u00e9 par la violence de ma r\u00e9cente col\u00e8re, et qu\u2019il prenait soin de ne pas se montrer dans l\u2019\u00e9tat actuel de mon humeur. Il est impossible de d\u00e9crire ou d\u2019imaginer la profonde, la b\u00e9ate sensation de soulagement que l\u2019absence de la d\u00e9testable cr\u00e9ature d\u00e9termina dans mon c\u0153ur. Elle ne se pr\u00e9senta pas de toute la nuit, \u2014 et ainsi ce fut la premi\u00e8re bonne nuit, \u2014 depuis son introduction dans la maison, \u2014 que je dormis solidement et tranquillement ; oui, je dormis avec le poids de ce meurtre sur l\u2019\u00e2me.<br \/>\n27. Le second et le troisi\u00e8me jour s\u2019\u00e9coul\u00e8rent, et cependant mon bourreau ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le monstre, dans sa terreur, avait vid\u00e9 les lieux pour toujours ! Je ne le verrais donc plus jamais ! Mon bonheur \u00e9tait supr\u00eame ! La criminalit\u00e9 de ma t\u00e9n\u00e9breuse action ne m\u2019inqui\u00e9tait que fort peu. On avait bien fait une esp\u00e8ce d\u2019enqu\u00eate, mais elle s\u2019\u00e9tait satisfaite \u00e0 bon march\u00e9. Une perquisition avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 ordonn\u00e9e, \u2014 mais naturellement on ne pouvait rien d\u00e9couvrir. Je regardais ma f\u00e9licit\u00e9 \u00e0 venir comme assur\u00e9e.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps que sa femme, le chat a disparu. La terreur s\u2019est \u00e9vanouie, le narrateur d\u00e9crit son bonheur, un bonheur sans limite qui n\u2019est m\u00eame pas troubl\u00e9 par l\u2019acte commis (<em>b\u00e9ate sensation, homme libre, bonheur supr\u00eame, f\u00e9licit\u00e9<\/em>). C\u2019est une lib\u00e9ration, la lib\u00e9ration de la pr\u00e9sence du chat auquel le narrateur attribue maintenant toute la responsabilit\u00e9 de ses actes. Mais il y a sans doute quelque chose de plus dans cette sensation de bonheur: apr\u00e8s tout, c\u2019est aussi sa femme qui est sortie de son existence.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">28. Le quatri\u00e8me jour depuis l\u2019assassinat, une troupe d\u2019agents de police vint tr\u00e8s inopin\u00e9ment \u00e0 la maison, et proc\u00e9da de nouveau \u00e0 une rigoureuse investigation des lieux. Confiant, n\u00e9anmoins, dans l\u2019imp\u00e9n\u00e9trabilit\u00e9 de la cachette, je n\u2019\u00e9prouvai aucun embarras. Les officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne laiss\u00e8rent pas un coin, pas un angle inexplor\u00e9. \u00c0 la fin, pour la troisi\u00e8me ou quatri\u00e8me fois, ils descendirent dans la cave. Pas un muscle en moi ne tressaillit. Mon c\u0153ur battait paisiblement, comme celui d\u2019un homme qui dort dans l\u2019innocence. J\u2019arpentais la cave d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre ; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais \u00e7\u00e0 et l\u00e0 avec aisance. La police \u00e9tait pleinement satisfaite et se pr\u00e9parait \u00e0 d\u00e9camper. La jubilation de mon c\u0153ur \u00e9tait trop forte pour \u00eatre r\u00e9prim\u00e9e. Je br\u00fblais de dire au moins un mot, rien qu\u2019un mot, en mani\u00e8re de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur conviction de mon innocence.<br \/>\n29. \u00ab Gentlemen, \u2014 dis-je \u00e0 la fin, \u2014 comme leur troupe remontait l\u2019escalier, \u2014 je suis enchant\u00e9 d\u2019avoir apais\u00e9 vos soup\u00e7ons. Je vous souhaite \u00e0 tous une bonne sant\u00e9 et un peu plus de courtoisie. Soit dit en passant, gentlemen, voil\u00e0 \u2014 voil\u00e0 une maison singuli\u00e8rement bien b\u00e2tie (dans mon d\u00e9sir enrag\u00e9 de dire quelque chose d\u2019un air d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, je savais \u00e0 peine ce que je d\u00e9bitais) ; \u2014 je puis dire que c\u2019est une maison admirablement bien construite. Ces murs \u2014 est-ce que vous partez, gentlemen ? \u2014 ces murs sont solidement ma\u00e7onn\u00e9s.\u00bb<br \/>\n30. Et ici, par une bravade fr\u00e9n\u00e9tique, je frappai fortement avec une canne que j\u2019avais \u00e0 la main juste sur la partie du briquetage derri\u00e8re laquelle se tenait le cadavre de l\u2019\u00e9pouse de mon c\u0153ur.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019inspection polici\u00e8re se termine au grand avantage du narrateur, parfaitement s\u00fbr de lui. Mais, par sentiment de toute-puissance, dans un \u00e9tat de <em>jubilation<\/em> croissant, il se lance dans une provocation fatale. Une impulsion irr\u00e9pressible le force \u00e0 <em>dire au moins un mot<\/em>, et \u00e0 faire un geste qui signale aux enqu\u00eateurs, au moment m\u00eame de leur d\u00e9part, le lieu o\u00f9 se trouve le corps du d\u00e9lit \u2013 m\u00eame si c\u2019est en quelque sorte pour lui-m\u00eame qu\u2019il a ce geste, puisqu\u2019il ne peut se douter de la suite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa jubilation m\u00eame, la culpabilit\u00e9 fait retour. Les traces physiques ont \u00e9t\u00e9 effac\u00e9es, pas les traces psychiques. Tout se passe comme si le narrateur tentait de d\u00e9clencher la d\u00e9couverte de son crime avec le ch\u00e2timent qui s\u2019ensuivra. La <em>solidit\u00e9<\/em> du mur est contredite par la fragilit\u00e9 psychique du narrateur.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">31. Ah ! qu\u2019au moins Dieu me prot\u00e8ge et me d\u00e9livre des griffes de l\u2019Archid\u00e9mon ! \u2014 \u00c0 peine l\u2019\u00e9cho de mes coups \u00e9tait-il tomb\u00e9 dans le silence, qu\u2019une voix me r\u00e9pondit du fond de la tombe ! \u2014 une plainte, d\u2019abord voil\u00e9e et entrecoup\u00e9e, comme le sanglotement d\u2019un enfant, puis, bient\u00f4t, s\u2019enflant en un cri prolong\u00e9, sonore et continu, tout \u00e0 fait anormal et antihumain, \u2014 un hurlement, \u2014 un glapissement, moiti\u00e9 horreur et moiti\u00e9 triomphe, \u2014 comme il en peut monter seulement de l\u2019Enfer, \u2014 affreuse harmonie jaillissant \u00e0 la fois de la gorge des damn\u00e9s dans leurs tortures, et des d\u00e9mons exultant dans la damnation !<br \/>\n32. Vous dire mes pens\u00e9es, ce serait folie. Je me sentis d\u00e9faillir, et je chancelai contre le mur oppos\u00e9. Pendant un moment, les officiers plac\u00e9s sur les marches rest\u00e8rent immobiles, stup\u00e9fi\u00e9s par la terreur. Un instant apr\u00e8s, une douzaine de bras robustes s\u2019acharnaient sur le mur. Il tomba tout d\u2019une pi\u00e8ce. Le corps, d\u00e9j\u00e0 grandement d\u00e9labr\u00e9 et souill\u00e9 de sang grumel\u00e9, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa t\u00eate, avec la gueule rouge dilat\u00e9e et l\u2019\u0153il unique flamboyant, \u00e9tait perch\u00e9e la hideuse b\u00eate dont l\u2019astuce m\u2019avait induit \u00e0 l\u2019assassinat, et dont la voix r\u00e9v\u00e9latrice m\u2019avait livr\u00e9 au bourreau. J\u2019avais mur\u00e9 le monstre dans la tombe !<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Coup de th\u00e9\u00e2tre avec cette sc\u00e8ne stup\u00e9fiante qui fait se succ\u00e9der le coup contre le mur, le <em>glapissement<\/em> s\u00e9pulcral en r\u00e9ponse, la destruction fr\u00e9n\u00e9tique du mur par les policiers et la vision du chat borgne mais \u00e0 l\u2019oeil <em>flamboyant<\/em> \u2013 l\u2019oeil \u00e9tait dans la tombe \u2013 sur la t\u00eate fracass\u00e9e de la femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans le savoir, le narrateur avait <em>mur\u00e9 le monstre,<\/em> la sorci\u00e8re (au Moyen-\u00e2ge, on emmurait, les sorci\u00e8res), avec le cadavre de la femme. Cependant, la rage d\u00e9moniaque que se reconnaissait le narrateur est \u00e0 nouveau \u00e9vacu\u00e9e et projet\u00e9e sur le chat qualifi\u00e9 d\u2019<em>Archid\u00e9mon<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le crescendo dans la destruction des autres et dans la d\u00e9sint\u00e9gration de soi a trouv\u00e9 son terme. L\u2019enqu\u00eate est aussit\u00f4t close: la police a trouv\u00e9 le corps de la victime et le coupable du crime. La Loi des hommes peut faire son travail. Le narrateur, condamn\u00e9 \u00e0 mort, sera pendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9nigme est-elle pour autant r\u00e9solue ? Non, elle reste enti\u00e8re. Les faits sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s mais non expliqu\u00e9s.<a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-sat-5.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-46\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-sat-5-300x276.jpg\" alt=\"P chat sat 5\" width=\"300\" height=\"276\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-sat-5-300x276.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-sat-5-325x300.jpg 325w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/P-chat-sat-5.jpg 389w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>QUE ME VEUT-IL ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs obstacles se dressent face \u00e0 notre projet d\u2019interpr\u00e9tation, en dehors m\u00eame de l\u2019\u00e9cueil de la traduction qui fait perdre une partie des jeux de signifiants de l\u2019anglais au profit de ceux de la traduction fran\u00e7aise de Baudelaire. Tout d\u2019abord, le narrateur est un \u00ab\u00a0personnage de papier\u00a0\u00bb, l\u2019enfant de l\u2019imagination d\u2019Edgar Poe, et n\u2019a pour toute r\u00e9alit\u00e9 que le \u00ab\u00a0t\u00e9moignage\u00a0\u00bb des 32 paragraphes du r\u00e9cit. Ensuite, sa confession est bien trop lacunaire, de par la d\u00e9cision m\u00eame de Poe qui resserre son r\u00e9cit en vue de l\u2019 \u00ab\u00a0effet unique\u00a0\u00bb: le personnage n\u2019a que l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un op\u00e9rateur fictionnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais surtout, b\u00e2tir une interpr\u00e9tation \u00ab\u00a0sauvage\u00a0\u00bb, c\u2019est contrevenir \u00e0 la r\u00e8gle m\u00eame de la psychanalyse. Seul le narrateur lui-m\u00eame pourrait s\u2019avancer vers \u00ab\u00a0le chiffre de sa destin\u00e9e mortelle.\u00a0\u00bb Il lui faudrait un long travail de la parole pour permettre le retour des \u00e9l\u00e9ments manquants de son histoire dans les interstices de son discours, \u00e0 supposer qu\u2019il se pr\u00eate \u00e0 une telle aventure. Ce qui suit n\u2019est donc qu\u2019une FABLE psychanalytique, en r\u00e9ponse \u00e0 la FABLE de l\u2019\u00e9crivain, l\u2019une sans doute aussi \u00e9trange que l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Partons de la relation du narrateur aux animaux. Dans son enfance, il manifeste une structure de soumission: il est le <em>jouet<\/em> de ses camarades. C\u2019est aupr\u00e8s des animaux qu\u2019il trouve une image en miroir sans rivalit\u00e9 et sans r\u00e9sistance \u00e0 son d\u00e9sir: des \u00eatres domestiqu\u00e9s, non parlants, qu\u2019il a le loisir de materner comme le fait sa m\u00e8re avec lui. Il est donc prisonnier d\u2019une identification au d\u00e9sir de sa m\u00e8re, articul\u00e9e \u00e0 la projection de son statut d\u2019enfant sur les animaux. Il y a l\u00e0, la manifestation d\u2019une d\u00e9faillance du langage au profit d\u2019une relation sp\u00e9culaire avec des \u00eatres qui ne parlent pas, ces animaux qu\u2019il traite comme des alter ego.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les animaux continuent d\u2019\u00eatre un substitut des humains dans sa vie adulte et c\u2019est le chat qui y occupe la place centrale. De quoi le chat est-il donc le nom ? Consid\u00e9rons la succession des termes qui le d\u00e9signent, dans leur progression fatale: <em>Le chat \u2013 Pluton \u2013 sorci\u00e8re d\u00e9guis\u00e9e \u2013 la pauvre b\u00eate \u2013 la b\u00eate inoffensive \u2013 l\u2019objet noir \u2013 le chat noir \u2013 l\u2019animal \u2013 la cr\u00e9ature \u2013 la b\u00eate \u2013 une b\u00eate brute \u2013 la chose \u2013 la d\u00e9testable cr\u00e9ature \u2013 l\u2019Archid\u00e9mon \u2013 la hideuse b\u00eate \u2013 le monstre<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce chat a une identit\u00e9 sexuelle ambivalente: d\u00e9fini comme un m\u00e2le par son nom propre, d\u00e9j\u00e0 inqui\u00e9tant, de roi des Enfers, il rec\u00e8le sous cette apparence une redoutable puissance femelle (<em>sorci\u00e8re, cr\u00e9ature, b\u00eate, chose<\/em>). En fran\u00e7ais, une <em>cr\u00e9ature<\/em> est un terme qui, dans certains contextes, d\u00e9signe une femme (une femme sexuellement qualifi\u00e9e, soit en positif par sa beaut\u00e9, soit en n\u00e9gatif en tant que prostitu\u00e9e); <em>la chose<\/em>, c\u2019est l\u2019innommable, c\u2019est-\u00e0-dire aussi l\u2019<em>\u00e9trange<\/em>-et-<em>familier<\/em> qu\u2019est le sexe f\u00e9minin (pas dans son sens anatomique, mais dans sa dimension de d\u00e9sir illimit\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est que le narrateur op\u00e8re maintenant un transfert inconscient de la femme sur le chat. Cette femme, \u00e0 premi\u00e8re vue, c\u2019est sa femme. Il y a complicit\u00e9 entre elle et les deux chats successifs. Elle est maternelle: ses animaux sont ses enfants, elle les prot\u00e8ge, jusqu\u2019\u00e0 y perdre la vie. Le narrateur, au contraire, passe de l\u2019attrait \u00e0 la r\u00e9pulsion vis-\u00e0-vis et de sa femme et de ses chats. Sa phobie du chat est en r\u00e9alit\u00e9 une phobie du sexe f\u00e9minin. Ou, peut-\u00eatre, plus exactement, comme cela va se pr\u00e9ciser, le rejet inconscient de l\u2019id\u00e9e insupportable de castration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or quand la personnalit\u00e9 du narrateur s\u2019inverse-t-elle pour basculer dans l\u2019alcool et la violence? \u2013 Apr\u00e8s son mariage. Un mariage rat\u00e9 donc, d\u2019ailleurs un mariage sans enfants. Ce sont les femmes que le narrateur n\u2019aime pas, du moins il ne les aime pas sexuellement, il ne supporte pas leur <em>tendresse<\/em> et leurs <em>caresses<\/em> insistantes (non pas celles du chat, comme dit le texte, mais celle de sa femme). Il est sans doute impuissant. Mais d\u2019o\u00f9 cela vient-il ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce stade, l\u2019ivresse d\u2019alcool repr\u00e9sente comme un substitut de l\u2019ivresse d\u2019amour impossible. Quant \u00e0 la violence port\u00e9e sur l\u2019autre (son chat, sa femme), elle lui donne l\u2019illusion d\u2019une toute-puissance momentan\u00e9e, c\u2019est l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sir d\u2019omnipotence qui cache une profonde d\u00e9tresse int\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re r\u00e9ponse est envisageable: notre narrateur est habit\u00e9 d\u2019une pulsion homosexuelle. Mais cette r\u00e9ponse n\u2019est pas suffisante: les homosexuels ne d\u00e9sirent pas les femmes, certes, mais ils ne les d\u00e9testent pas pour autant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Poursuivons. Apr\u00e8s la mort du premier chat, le narrateur a besoin de r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame s\u00e9quence, car la source cach\u00e9e du mal lui reste inconnue. La pulsion refoul\u00e9e insiste et le m\u00e9canisme s\u2019emballe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement, il rate le chat et tue sa femme \u2013 en effet, c\u2019est de sa femme qu\u2019il d\u00e9sirait obscur\u00e9ment se d\u00e9barrasser, celle qui lui rappelle constamment son \u00e9chec. Le coup de folie est all\u00e9 au but! C\u2019est pourquoi, aussit\u00f4t apr\u00e8s, au lieu d\u2019\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, il se sent lib\u00e9r\u00e9, il atteint le bonheur supr\u00eame, non pas de la disparition du chat, mais de la disparition de sa femme. Il est lib\u00e9r\u00e9 d\u2019une cha\u00eene \u2013 mais il n\u2019est pas lib\u00e9r\u00e9 de sa d\u00e9tresse cach\u00e9e et de sa culpabilit\u00e9 latente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi, au moment o\u00f9 tout semble gagn\u00e9, il a cette impulsion irraisonn\u00e9e: il d\u00e9signe l\u2019endroit du crime, frappe le mur, provoque le cri d\u2019outre-tombe et d\u00e9clenche le processus de punition qu\u2019il appelait inconsciemment de ses voeux, car si la police ne d\u00e9couvrait pas son crime, le probl\u00e8me qui est le sien serait rest\u00e9 entier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La peine de mort sera l\u2019issue, effa\u00e7ant le narrateur avec sa pulsion coupable et les tensions insoutenables qui l\u2019accompagnent, faisant dispara\u00eetre la solution avec le probl\u00e8me, dans le triomphe de la pulsion de mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faisons un pas de plus. Ses chats \u00e9taient des victimes \u00e9missaires, sa femme aussi est une victime de substitution. Ils repr\u00e9sentent en r\u00e9alit\u00e9 la m\u00e8re, la m\u00e8re toute-puissante qui a couv\u00e9 son fils, jusqu\u2019\u00e0 en faire un enfant soumis. Il lui faut sortir du cercle de cette domination qu\u2019il ressent comme une pers\u00e9cution, liquider cette relation psychiquement incestueuse, pour se fixer dans une identit\u00e9 sexuelle, savoir qui il est vraiment et pouvoir aimer en adulte. L\u2019angoisse qui le poursuit secr\u00e8tement, n\u2019est pas celle de la s\u00e9paration, mais celle de ne pouvoir se s\u00e9parer de cette figure toute-puissante qui bloque sa sexualit\u00e9. La question: \u00ab\u00a0Que me veut-il?\u00a0\u00bb (il: le chat, l\u2019Autre) prend la figure concr\u00e8te de: \u00ab\u00a0Que me veut-elle?\u00a0\u00bb (mon chat-sorci\u00e8re, ma femme, ma m\u00e8re).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, le narrateur est habit\u00e9 par une incertitude sur la diff\u00e9rence sexuelle et sur sa place dans cette diff\u00e9rence. L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 masculine-f\u00e9minine du chat en est un indice. Ce qui alimente sa pulsion sauvage, c\u2019est son angoisse archa\u00efque de castration. Il refuse l\u2019absence de p\u00e9nis chez sa m\u00e8re-toute-puissance, car cette absence signifierait une menace possible sur sa propre int\u00e9grit\u00e9 physique: lui aussi pourrait en \u00eatre priv\u00e9. Le narrateur est dans le d\u00e9ni, il ne veut pas voir ce qu\u2019il a pourtant vu. Le chat-f\u00e9tiche est le substitut de cet organe manquant, condensant plusieurs identifications superpos\u00e9es: lui, comme l\u2019enfant-p\u00e9nis-de-sa-m\u00e8re, sa femme, sa m\u00e8re, le p\u00e9nis (comme organe r\u00e9el ou mieux comme phallus imaginaire), r\u00e9it\u00e9rant dans son inconscient la menace de castration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est forclos et n\u2019a pu se symboliser dans le langage fait retour dans le r\u00e9el. C\u2019est sa f\u00ealure que le narrateur projette sur l\u2019ext\u00e9rieur et qui se convertit en une violence tourn\u00e9e vers des figures de substitution. Il s\u2019agit alors de d\u00e9truire l\u2019autre plut\u00f4t qu\u2019\u00eatre d\u00e9truit par la psychose qui guette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Corr\u00e9lativement \u00e0 l\u2019emprise maternelle, il y a une d\u00e9faillance paternelle. La Loi ne lui a \u00e9t\u00e9 signifi\u00e9e ni par sa m\u00e8re ni par son p\u00e8re. La figure paternelle, avec son rappel de la Loi (interdit de l\u2019inceste, interdit du meurtre) est absente. Elle ne manque pas tout \u00e0 fait cependant: le narrateur la conna\u00eet, puisqu\u2019il identifie sa perversion au go\u00fbt de violer la loi. Mais ce d\u00e9fi, c\u2019est justement celui d\u2019un appel \u00e0 la loi manquante: \u00e0 la fois la demande d\u2019\u00eatre puni pour son crime (d\u00e9sir incestueux, d\u00e9sir criminel) et le d\u00e9sir d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019existence d\u2019un sujet qui ne serait plus le jouet de ses pulsions, mais deviendrait capable d\u2019une vie sociale gratifiante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela passe par une castration symbolique, celle qui met un coup d\u2019arr\u00eat \u00e0 la croyance en sa toute-puissance, permet d\u2019assumer le manque constitutif de tout \u00eatre humain et de se construire une identit\u00e9 sexu\u00e9e: \u00eatre homme ou \u00eatre femme. Cette castration \u2013 qui a le sens d\u2019un renoncement \u00e0 la m\u00e8re \u2013 est accomplie par m\u00e9tonymie avec l\u2019\u00e9nucl\u00e9ation de l\u2019oeil du chat et se traduit \u00e9galement dans la pendaison du chat et le meurtre de sa femme. Par le moyen du canif, de la corde puis de la hache, le narrateur accomplit des \u00ab\u00a0castrations\u00a0\u00bb r\u00e9elles sur ses victimes au lieu et place d\u2019accepter une castration symbolique de soi-m\u00eame: install\u00e9 dans le d\u00e9ni, il s\u2019enfonce dans sa mortelle et illusoire pr\u00e9tention \u00e0 la toute-puissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La culpabilit\u00e9 refoul\u00e9e du narrateur remonte \u00e0 cette relation imaginairement incestueuse avec sa m\u00e8re, en l\u2019absence d\u2019un tiers paternel digne de ce nom. Elle est articul\u00e9e \u00e0 une jouissance masochiste qui consiste \u00e0 plonger dans la d\u00e9ch\u00e9ance. Le narrateur appartient finalement \u00e0 cette cat\u00e9gorie des criminels par culpabilit\u00e9, le crime venant justifier a posteriori une culpabilit\u00e9 imaginaire qui lui est ant\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, une r\u00e9ponse est donn\u00e9e aux cinq manques du texte (l\u2019alcoolisme, la violence, l\u2019aggravation, la lib\u00e9ration, la provocation). Les ellipses du texte sont justifi\u00e9es: le narrateur est inconscient de ses pulsions, il ne peut que rabattre son comportement sur les effets de l\u2019alcool ou sur une intervention d\u00e9moniaque. Le d\u00e9mon, cet \u00ab\u00a0Autre\u00a0\u00bb qui vient l\u2019habiter et l\u2019assujettir \u00e0 sa loi, c\u2019est le seul moyen pour lui de nommer ces forces inconscientes qui dominent son psychisme et l\u2019enferment dans un cercle mortif\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 l\u2019effet qui r\u00e9sulte du texte, ce n\u2019est pas seulement la production d\u2019un sentiment d\u2019horreur, mais aussi l\u2019installation du lecteur dans un \u00e9tat d\u2019incertitude et de g\u00eane avec ces insaisissables r\u00e9sonances qui se jouent sur une autre sc\u00e8ne, celle de l\u2019inconscient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>POE ET SES PERSONNAGES, DU NARRATEUR FICTIF A L&rsquo;AUTEUR VERITABLE<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les personnages de Poe (\u2026) c\u2019est Poe lui-m\u00eame\u00a0\u00bb affirme Baudelaire, avec raison (p.85). On sait, avec Freud, que nos d\u00e9sirs inconscients s\u2019expriment dans nos r\u00eaves; \u00ab\u00a0<em>ce n\u2019est pas un r\u00eave<\/em>\u00a0\u00bb dit le narrateur du <em>Chat noir<\/em> (\u00a71) \u2013 mais si, c\u2019est une sorte de r\u00eave de l\u2019auteur Edgar Poe: un fantasme morbide qui lui appartient et qui s\u2019est projet\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran de son r\u00e9cit, fantasme qu\u2019on retrouve avec des variantes dans plusieurs autres de ses \u00ab\u00a0nouvelles extraordinaires\u00a0\u00bb. Il a r\u00e9alis\u00e9 litt\u00e9rairement son fantasme en le projetant sur un personnage qui, pour sa part, \u00e9choue \u00e0 fantasmer mais passe \u00e0 l\u2019acte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps, Baudelaire \u00e0 tort. Poe <em>n\u2019est pas<\/em> ses personnages, il les <em>cr\u00e9e<\/em> et il n\u2019en est pas la dupe. Il les construit selon la logique d\u2019un effet litt\u00e9raire. En r\u00e9alit\u00e9 il est impossible de d\u00e9m\u00ealer ce qui vient de son fonds propre et ce qui appartient aux contraintes du registre \u00ab\u00a0fantastique\u00a0\u00bb dans lequel il se situe. Autrement dit, non seulement l\u2019<em>auteur<\/em> Edgar Poe ne s\u2019identifie pas au <em>narrateur<\/em> fictif du r\u00e9cit, mais m\u00eame, l\u2019<em>\u00e9crivain<\/em> Edgar Poe ne co\u00efncide pas en tous points avec la <em>personne<\/em> Edgar Poe.<\/p>\n<div id=\"attachment_45\" style=\"width: 259px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/640px-Edgar_Allan_Poe_1848.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-45\" class=\"size-medium wp-image-45\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/640px-Edgar_Allan_Poe_1848-249x300.png\" alt=\"Edgar Allan Poe en 1848\" width=\"249\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/640px-Edgar_Allan_Poe_1848-249x300.png 249w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/640px-Edgar_Allan_Poe_1848.png 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 249px) 100vw, 249px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-45\" class=\"wp-caption-text\">Edgar Allan Poe en 1848<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019en est-il donc de la vie d\u2019Edgar Poe ? Il est n\u00e9 en janvier 1809 \u00e0 Boston d\u2019un couple d\u2019acteurs ambulants. Son p\u00e8re David Poe est tuberculeux et alcoolique. En juillet 1810, il quitte le domicile conjugal et meurt la m\u00eame ann\u00e9e. Sa m\u00e8re, Elisabeth Arnold, d\u00e9c\u00e8de de pneumonie en d\u00e9cembre 1811. A cette date, le petit Edgar a donc presque trois ans. Il est pr\u00e9sent (avec son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 et sa soeur \u00e2g\u00e9e d\u2019un an), aux c\u00f4t\u00e9s de sa m\u00e8re, durant les quatre mois de son agonie. On a parl\u00e9 de relation fusionnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est recueilli par un riche n\u00e9gociant et sa femme, les Allan, devenant Edgar Allan Poe. En 1827, premi\u00e8re rupture avec son p\u00e8re adoptif \u2013 le contentieux tourne autour du co\u00fbt de ses \u00e9tudes, de ses dettes de jeu, d\u2019un mariage refus\u00e9. De son c\u00f4t\u00e9 Edgar reproche \u00e0 son p\u00e8re adoptif ses infid\u00e9lit\u00e9s. Edgar fugue. En 1829, sa m\u00e8re adoptive, dont il \u00e9tait proche, meurt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Edgar m\u00e8ne des \u00e9tudes brillantes. Il h\u00e9site entre deux voies. Il entreprend une carri\u00e8re militaire puis l\u2019interrompt. Il publie des po\u00e8mes et nouvelles, collabore \u00e0 des revues en tant que critique litt\u00e9raire, mais le succ\u00e8s tarde \u00e0 venir. Sa situation financi\u00e8re reste d\u00e9licate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re adoptive, Edgar s\u2019est trouv\u00e9e une m\u00e8re de substitution dans sa tante Maria Clemm, \u00e0 laquelle il d\u00e9dit le po\u00e8me \u00ab\u00a0<em>A ma m\u00e8re<\/em>\u00a0\u00bb (p.63). Il participe \u00e0 l\u2019\u00e9ducation de sa fille \u2013 sa cousine donc \u2013 Virginia Clemm, qu\u2019il \u00e9pouse en 1835: il a 36 ans, elle a 13 ans. Curieuse configuration oedipienne: Edgar \u00e9duquant \u2013 tel un p\u00e8re \u2013 puis \u00e9pousant la fille de celle qui joue le r\u00f4le de sa m\u00e8re de substitution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1847, la mort de Virginia, apr\u00e8s une longue maladie, le d\u00e9sesp\u00e8re. Ils n\u2019ont pas eu d\u2019enfants. Edgar fait ensuite plusieurs tentatives de remariage qui \u00e9chouent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Poe est r\u00e9put\u00e9 pour des \u00e9pisodes \u00e9thyliques r\u00e9currents depuis l\u2019\u00e9poque de ses \u00e9tudes, ce qui lui apporte quelques d\u00e9convenues aupr\u00e8s des femmes et des patrons de presse. Baudelaire dit de lui: \u00ab\u00a0il buvait comme ayant en lui <em>quelque chose<\/em> \u00e0 tuer\u00a0\u00bb (p.81), non sans exag\u00e9rer cette addiction. Edgar Poe meurt en 1849 dans des conditions sordides mal \u00e9lucid\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que tirer de ce bref rappel ? Identification \u00e0 la m\u00e8re, exacerb\u00e9e par la maladie; d\u00e9faillance brutale et informulable de la relation maternelle, culpabilit\u00e9 de se croire responsable de sa mort ou d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 impuissant \u00e0 sauver sa m\u00e8re; d\u00e9faut d\u2019inscription de la Loi avec l\u2019absence de ce tiers, le P\u00e8re symbolique, incarn\u00e9 dans un p\u00e8re r\u00e9el qui fait d\u00e9fection au moment crucial. N\u00e9anmoins, Poe a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9, tant bien que mal, par ses parents adoptifs. Comme une revanche sur ce d\u00e9but de vie marqu\u00e9 du double sceau de la mort, il manifeste une grande puissance cr\u00e9atrice, marqu\u00e9 par un souci obsessionnel de contr\u00f4ler son imagination et de l\u2019enfermer dans le format de la perfection close d\u2019une nouvelle. Mais il est rest\u00e9 hant\u00e9 par sa souffrance inaugurale, traduite par sa recherche d\u2019une m\u00e8re de substitution, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans ses addictions et sublim\u00e9e dans ses \u00e9crits qui lui font c\u00e9l\u00e9brer \u00ab\u00a0<em>cet amour du coeur pour sa torture<\/em>\u00ab\u00a0, comme il le dit dans le commentaire de son po\u00e8me majeur, <em>Le Corbeau<\/em> (p1521). Cette formule reprend exactement celle du <em>Chat noir<\/em> au \u00a78. La soif de reconnaissance qui l\u2019anime \u2013 <em>l\u2019idol\u00e2trie<\/em> de la gloire, cette <em>glorieuse ivresse<\/em>, confie-t-il \u00e0 un ami \u2013 est l\u2019expression d\u2019une fragilit\u00e9 narcissique, d\u2019un trouble de l\u2019identit\u00e9: Edgar est Poe <em>et<\/em> Allan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On retrouve donc quelques motifs du r\u00e9cit du <em>Chat noir<\/em>. Impossible d\u2019en dire plus sans une immersion compl\u00e8te dans la biographie de Poe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu\u2019il en soit de la biographie, le texte une fois publi\u00e9 inaugure une existence d\u00e9tach\u00e9e de son auteur et s\u2019ouvre aux interpr\u00e9tations des lecteurs: chacun devient son co-producteur. Rien n\u2019exige que l\u2019interpr\u00e9tation du lecteur soit identique \u00e0 l\u2019intention de l\u2019auteur du texte, \u00e0 supposer qu\u2019on puisse la conna\u00eetre. La richesse d\u2019un grand texte c\u2019est justement de supporter des lectures multiples. Toute interpr\u00e9tation laisse un reste et par cons\u00e9quent ouvre \u00e0 un suppl\u00e9ment possible de signification.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux autres textes du m\u00eame recueil font penser au<em> Chat noir<\/em>: <em>Le Coeur r\u00e9v\u00e9lateur<\/em> et <em>Le D\u00e9mon de la perversit\u00e9<\/em>. Dans les trois cas on assiste \u00e0 la confession d\u2019un crime par un narrateur anonyme, un \u00ab\u00a0crime parfait\u00a0\u00bb dont la seule faille est la mauvaise conscience du meurtrier qui se d\u00e9nonce lui-m\u00eame. Dans <em>Le Coeur r\u00e9v\u00e9lateur<\/em> on retrouve l\u2019image de l\u2019oeil terrorisant et la dissimulation du cadavre \u2013 sous un plancher. Ces deux autres crimes sont proprement des assassinats, tandis que, hormis la pendaison du f\u00e9lin, <em>Le Chat noir<\/em> d\u00e9crit un homicide non pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>POE, BAUDELAIRE, DOSTOIEVSKI<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au premier rang de l\u2019immense influence de Poe sur la litt\u00e9rature, Baudelaire bien s\u00fbr. Le po\u00e8te de la double pulsion vers la puret\u00e9 du ciel et vers les forces infernales, s\u2019est forc\u00e9ment reconnu dans les oeuvres de Poe. Il se retrouve aussi avec Poe dans ce qu\u2019il appelle la r\u00e9v\u00e9lation \u00ab\u00a0de la grande v\u00e9rit\u00e9 oubli\u00e9e \u2013 la perversit\u00e9 primordiale de l\u2019homme\u00a0\u00bb (p.389).<br \/>\nImpossible de ne pas mentionner la r\u00e9sonance avec <em>Crime et Ch\u00e2timent<\/em> (1866) de Dosto\u00efevski: exaltation\/d\u00e9pression du h\u00e9ros, assassinat d\u2019une femme, aveu par sentiment de culpabilit\u00e9, puis, \u00e0 la diff\u00e9rence du r\u00e9cit de Poe, r\u00e9demption par l\u2019amour. Le roman russe, par son ampleur, permet une analyse fouill\u00e9e de la personnalit\u00e9 du criminel, \u00e0 la diff\u00e9rence du bref r\u00e9cit de Poe. Dosto\u00efevski a lu, admir\u00e9, pr\u00e9fac\u00e9 Edgar Poe en russe, et s\u2019est probablement inspir\u00e9, dans son oeuvre, de plusieurs figures des r\u00e9cits de Poe.<\/p>\n<div id=\"attachment_44\" style=\"width: 177px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/blackcatmovieherald.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-44\" class=\"size-medium wp-image-44\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/blackcatmovieherald-167x300.jpg\" alt=\"The black cat, 1934. Un remake a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 en 1941\" width=\"167\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/blackcatmovieherald-167x300.jpg 167w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/blackcatmovieherald.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 167px) 100vw, 167px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-44\" class=\"wp-caption-text\">The black cat, 1934. Un remake a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 en 1941<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l\u2019heure o\u00f9, para\u00eet-il, les perversions se d\u00e9veloppent au d\u00e9triment, si je puis dire, des bonnes vieilles n\u00e9vroses plus civilis\u00e9es, je propose ici le commentaire et l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un texte d\u2019Edgar Poe publi\u00e9 il y a plus d\u2019un si\u00e8cle et demi. &hellip; <a href=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=1\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts-et-litterature"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":813,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1\/revisions\/813"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}