{"id":229,"date":"2015-03-10T18:16:53","date_gmt":"2015-03-10T17:16:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=229"},"modified":"2015-03-10T18:16:53","modified_gmt":"2015-03-10T17:16:53","slug":"nietzsche-deviens-qui-tu-es","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=229","title":{"rendered":"Nietzsche. Deviens qui tu es"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/Nietzsche-profil-450.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft  wp-image-269\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/Nietzsche-profil-450-276x300.jpg\" alt=\"Nietzsche profil 450\" width=\"98\" height=\"106\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/Nietzsche-profil-450-276x300.jpg 276w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/Nietzsche-profil-450.jpg 414w\" sizes=\"auto, (max-width: 98px) 100vw, 98px\" \/><\/a>L\u2019exploration du sens de la maxime \u00ab Deviens qui tu es \u00bb a \u00e9t\u00e9 entreprise dans l\u2019article consacr\u00e9 \u00e0 la trilogie: devenir-soi, devenir-autre et devenir-commun. Bien qu\u2019il tourne le dos au programme de cette trilogie, Nietzsche occupe une place \u00e9minente dans cette enqu\u00eate.<\/strong> <!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, il reprend souvent cette maxime, durant les dix ans de son Grand oeuvre, depuis <em>Humain, trop humain<\/em> (1778), \u00a7 263 : \u00ab <em>Chacun a un talent inn\u00e9, mais \u00e0 un petit nombre seulement est donn\u00e9 par nature et par \u00e9ducation le degr\u00e9 de constance, de patience, d&rsquo;\u00e9nergie n\u00e9cessaire pour qu&rsquo;il devienne v\u00e9ritablement un talent, qu&rsquo;ainsi il devienne ce qu&rsquo;il est, c&rsquo;est-\u00e0-dire : le d\u00e9pense en oeuvres et en actes<\/em> \u00bb, jusqu&rsquo;\u00e0 <em>Ecce Homo<\/em> (1888) dont le sous-titre est :<em> Comment on devient ce qu\u2019on est<\/em> (wie man wird, was man ist), en passant par <em>Le Gai Savoir<\/em> \u00a7 270: \u00ab <em>Que dit ta conscience? Tu dois devenir celui que tu es<\/em> \u00bb (Du sollst der werden, der du bist) et <em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em> (IV, Le Sacrifice du miel) : \u00ab <em>Car je suis cela d\u00e8s l&rsquo;origine et jusqu&rsquo;au plus profond du c\u0153ur, tirant, attirant, soulevant et \u00e9levant, un tireur, un dresseur et un ma\u00eetre, qui jadis ne s&rsquo;est pas dit en vain : \u00ab\u00a0Deviens celui que tu es!\u00a0\u00bb<\/em> \u00bb (Werde der du bist).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que veut dire la maxime chez Nietzsche qui pourfend tout ce qui est stable, pulv\u00e9rise tout Syst\u00e8me, et \u00e9carte l\u2019\u00eatre au profit du devenir : \u00ab <em>ce qui est ne devient pas, ce qui devient n\u2019est pas<\/em> \u00bb (<em>Cr\u00e9puscule des Idoles,<\/em> p.23). A-t-elle seulement une interpr\u00e9tation univoque chez lui qui rejette toute v\u00e9rit\u00e9 fig\u00e9e et valorise les \u00ab illusions \u00bb utiles \u00e0 la vie, les \u00ab effets de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb fragmentaires ? Il n\u2019y a pas de <em>monde vrai<\/em> cach\u00e9 au-dessus ou en-dessous de notre monde, mais seulement ce monde-ci qui consiste en des complexes de forces et de vouloirs. Quelle est la t\u00e2che du philosophe ? C\u2019est de produire des <em>interpr\u00e9tations<\/em> (quelle force inconsciente est-elle \u00e0 l\u2019oeuvre dans cet acte ou cette parole ?) et des <em>\u00e9valuations<\/em> (cette force tend-elle \u00e0 plus ou moins de vie ?) La cible vis\u00e9e est double : d\u00e9truire les anciennes valeurs, annoncer de nouvelles valeurs.<\/p>\n<p><strong>Ma\u00eetre et disciple<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ma\u00eetre dont parle Nietzsche dans <em>Zarathoustra<\/em> n&rsquo;est pas anim\u00e9 par une pulsion d&#8217;emprise, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;homme d&rsquo;une pure domination sur les autres: avoir des disciples sous sa coupe ne l&rsquo;int\u00e9resse pas, il veut avoir des comparses &#8211; ou des ennemis &#8211; qui soient \u00e0 sa hauteur et qu&rsquo;il puisse admirer. Le ma\u00eetre provoque le disciple par l&rsquo;exemple des aventures de sa propre pens\u00e9e, il lui enjoint de \u00ab penser par lui-m\u00eame \u00bb. <em>Deviens ce que tu es<\/em> et non pas deviens ce que moi, ton ma\u00eetre, je voudrais que tu sois, car je ne veux rien sinon que tu t&rsquo;affrontes avec le \u00ab <em>terrible texte fondamental de l\u2019<\/em>homo natura \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a7230), avec les instincts dont ta pens\u00e9e et tes actions sont les sympt\u00f4mes. La vie est le palimpseste de cette r\u00e9alit\u00e9 \u00ab <em>effrayante et douteuse<\/em> \u00bb constitu\u00e9e par la sourde lutte de nos \u00ab <em>instincts<\/em> \u00bb, sans ordre, sans fin, sans transcendance, r\u00e9alit\u00e9 immanente au flux de notre exp\u00e9rience v\u00e9cue, constituant non pas un autre monde derri\u00e8re le n\u00f4tre, mais, en quelque sorte, un \u00ab empirico-transcendantal \u00bb &#8211; la condition de possibilit\u00e9 concr\u00e8te &#8211; de nos actes et de nos pens\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019injonction de Nietzsche est aristocratique, elle s\u2019adresse \u00e0 un homme d\u2019exception : moque-toi des sarcasmes du troupeau qui veut te ramener \u00e0 sa m\u00e9diocrit\u00e9 \u00e9troite, ce serait \u00ab devenir ce que tu n\u2019es pas \u00bb, \u00e9l\u00e8ves-toi vers ces hauteurs o\u00f9 l&rsquo;air est plus respirable, o\u00f9 tu pourras rejoindre les \u00ab <em>esprits libres<\/em> \u00bb \u00e0 venir. D\u00e9livre-toi aussi de la cha\u00eene des ma\u00eetres qui t&rsquo;ont form\u00e9. Tu es pass\u00e9 par un autre, il te faut revenir \u00e0 toi, alors tu pourras, au surplus, retrouver ton ma\u00eetre, devenu ton pair. Contre le devenir-commun qui r\u00e9agit par un <em>non<\/em> \u00e0 tout ce qui est grand, agis par un devenir-toi qui dit <em>oui<\/em> \u00e0 la vie, un devenir-intense cr\u00e9ateur d\u2019oeuvres et d\u2019actes nouveaux. Rien \u00e0 voir avec le faux devenir-soi qui est le leitmotiv de nos soci\u00e9t\u00e9s individualistes et qui se caract\u00e9rise par l\u2019addiction gr\u00e9gaire \u00e0 la nouveaut\u00e9, le triomphe du para\u00eetre et la compulsion \u00e0 la communication futile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Volont\u00e9 de puissance et prodigalit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;est-ce qui <em>est<\/em> chez Nietzsche ? Tout passe, sauf le devenir lui-m\u00eame. Ce qui est, c\u2019est donc l<em>e devenir<\/em>, ou plus concr\u00e8tement, c\u2019est <em>la vie<\/em> et la vie est <em>volont\u00e9<\/em>, volont\u00e9 de puissance. Non pas <em>volont\u00e9 de la puissance<\/em> (du pouvoir) mais plut\u00f4t <em>puissance de la volont\u00e9<\/em> qui cherche une r\u00e9sistance \u00e0 surmonter et veut son propre accroissement. Non pas LA volont\u00e9, mais un complexe relationnel d&rsquo;instincts (au sens nietzsch\u00e9en, les instincts ne sont pas des tendances fig\u00e9es mais des pulsions et des affects, culturellement mall\u00e9ables) chaque fois diff\u00e9rent chez l\u2019esclave, le pr\u00eatre, le bourgeois, le guerrier ou l\u2019artiste. \u00ab <em>Il n\u2019y a point de volont\u00e9: il y a des projets de volont\u00e9 qui constamment augmentent ou perdent leur puissance<\/em>. \u00bb (<em>Fragments posthumes<\/em>). La volont\u00e9 est toujours l\u2019expression d\u2019une force particuli\u00e8re qui l&#8217;emporte momentan\u00e9ment sur les autres dans un jeu de forces multiples. \u00ab <em>Dans tout vouloir il s\u2019agit de commander et d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une structure collective complexe, faite d\u2019\u00e2mes multiples<\/em>&#8230; \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a719) on pourrait presque dire : \u00ab faite de corps multiples \u00bb, car \u00ab <em>l\u2019\u00e2me n\u2019est qu\u2019un mot d\u00e9signant une parcelle du corps<\/em> \u00bb (<em>Zarathoustra<\/em> p.45). Cette structure existe en chacun de nous &#8211; en effet, tu es toi-m\u00eame \u00e0 la fois celui qui commande et celui qui ob\u00e9it. Elle existe de la m\u00eame fa\u00e7on dans les soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res, consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab <em>formations de souverainet\u00e9<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a en chacun de nous un combat entre quatre types de forces: les forces <em>actives<\/em> et les forces <em>r\u00e9actives<\/em>, les \u00e9valuations qui disent <em>oui<\/em> (\u00e0 la vie) et d\u2019autres qui disent <em>non<\/em> (\u00e0 la vie). Or ce qui domine depuis le christianisme, c&rsquo;est le <em>nihilisme<\/em>, les forces r\u00e9actives et n\u00e9gatrices propres \u00e0 la \u00ab <em>morale des esclaves<\/em> \u00bb, \u00e0 <em>l&rsquo;id\u00e9al asc\u00e9tique<\/em> des pr\u00eatres, ou \u00e0 son corollaire moderne, le go\u00fbt du n\u00e9ant &#8211; car \u00ab <em>l\u2019homme pr\u00e9f\u00e8re encore avoir la volont\u00e9 du n\u00e9ant que de ne point vouloir du tout.<\/em>.. \u00bb (<em>G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/em>, fin). La d\u00e9cadence n&rsquo;est pas le fait d&rsquo;un trop peu de morale, mais d&rsquo;un trop de morale, lorsque \u00ab <em>n&rsquo;importe que pauvre quidam de moraliste viendrait nous dire: \u00ab\u00a0non! L&rsquo;homme devrait \u00eatre autrement\u00a0\u00bb<\/em> \u00bb (<em>Le cr\u00e9puscule des idoles<\/em>, p.38).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut une grande d\u00e9perdition d&rsquo;\u00e9nergie dans les multitudes humaines pour produire l&rsquo;\u00eatre d&rsquo;exception, marqu\u00e9 par une surabondance qu&rsquo;il dilapide somptueusement : l&rsquo;esprit libre est cruel avec les autres et avec soi, il est le plus \u00e9go\u00efste, il est en m\u00eame temps le plus g\u00e9n\u00e9reux, il est celui qui donne sans attente de retour. <em>Deviens qui tu es<\/em> s\u2019adresse \u00e0 ces hommes sup\u00e9rieurs, les hommes \u00ab forts \u00bb (fragiles par leur raret\u00e9) qu&rsquo;il faut prot\u00e9ger du ressentiment des \u00ab faibles \u00bb (forts par leur nombre) pour leur permettre d&rsquo;\u00e9panouir leur combinaison d&rsquo;instincts. Ce qu&rsquo;a en vue Nietzsche n&rsquo;est pas la fabrication d&rsquo;un \u00eatre qui veut dominer le monde en disant : \u00ab <em>Tout pour moi<\/em> \u00bb (<em>Zarathoustra<\/em>, p100), au contraire, il a en vue, \u00ab <em>celui dont l&rsquo;\u00e2me se prodigue, qui ne veut gratitude et point ne rend, car toujours il prodigue et ne se veut garder <\/em>\u00bb (<em>Zarathoustra<\/em>, p25). Celui qui restitue sans compter, dans des \u0153uvres et des actes h\u00e9ro\u00efques, l&rsquo;immense accumulation d&rsquo;\u00e9nergie qui l&rsquo;a rendu possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019Eternel retour et la fatalit\u00e9 du pr\u00e9sent<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais voil\u00e0, il y a l&rsquo;illumination de Nietzsche, un soir de 1881, lors d&rsquo;une halte sous un rocher, au bord du lac de Silvaplana : la r\u00e9v\u00e9lation de \u00ab <em>l&rsquo;Eternel retour<\/em> \u00bb, en lien avec l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab<em> surhomme<\/em> \u00bb et avec celle de la \u00ab <em>mort de Dieu<\/em> \u00bb, r\u00e9v\u00e9lation que Nietzsche expose dans <em>Le Gai savoir<\/em> \u00a7 341. Le temps est <em>infini<\/em>, mais le monde, et avec lui la somme totale de volont\u00e9, est <em>fini<\/em>. Dans l&rsquo;immensit\u00e9 des temps, l&rsquo;exacte combinaison actuelle des \u00e9l\u00e9ments de notre monde reviendra un jour : \u00ab <em>cette araign\u00e9e-l\u00e0 \u00e9galement, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-m\u00eame<\/em> \u00bb. Ainsi le monde se d\u00e9roulera \u00e0 nouveau exactement comme il se d\u00e9roule au moment pr\u00e9cis o\u00f9 tu lis <em>ce mot<\/em>, et cela s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 produit et se reproduira un nombre incalculable de fois. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 nietzsch\u00e9enne, l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 du Retour qui unit l\u2019\u00eatre et le devenir. Quel b\u00e9n\u00e9fice tirer de cette \u00ab <em>pens\u00e9e abysmale \u00bb <\/em>? Vouloir d&rsquo;autant plus ce que tu vis, puisque tu le vivras \u00e9ternellement \u00e0 nouveau ? Or, tout revient, le m\u00e9diocre comme l&rsquo;exceptionnel, et cela m\u00eame fait h\u00e9siter Nietzsche dans sa d\u00e9marche. Ou encore: vis intens\u00e9ment ce moment pr\u00e9sent, oublie le pass\u00e9, \u00e9carte l&rsquo;avenir, ne soit pas distrait par les occupations que tu t&rsquo;es fix\u00e9es, accueille la nouveaut\u00e9 propre de ce instant, la <em>pr\u00e9sence<\/em> m\u00eame de ce <em>pr\u00e9sent<\/em>, sa <em>pr\u00e9sentation<\/em> et non sa <em>repr\u00e9sentation<\/em>. Ce qui a valeur n\u2019est pas la fin que tu poursuis mais le processus lui-m\u00eame. La r\u00e9p\u00e9tition signifie que tout \u00e9v\u00e8nement qui se produit n\u2019a d\u2019autre but que lui-m\u00eame : c\u2019est l\u2019\u00ab <em>innocence du devenir<\/em> \u00bb, d\u00e9livr\u00e9e de tout ressentiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 ce que signifierait \u00ab deviens ce que tu es \u00bb: tu es cet instant pr\u00e9sent dans sa fulguration, deviens-le pleinement, d\u00e9sire-le jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extase. Or, ce plus d&rsquo;intensit\u00e9, ce \u00ab vouloir devenir pleinement ce que tu es \u00bb, \u00e0 savoir ce moment pr\u00e9sent &#8211; qui appara\u00eet pour dispara\u00eetre aussit\u00f4t et faire place au suivant &#8211; est d\u00e9j\u00e0 revenu et reviendra encore \u00e9ternellement parfaitement identique dans une r\u00e9p\u00e9tition sans diff\u00e9rence. Du coup : \u00ab <em>je ne veux pas devenir autre que je suis<\/em> \u00bb et \u00ab <em>ma formule pour ce qu\u2019il y a de grand dans l\u2019homme est <\/em>amor fati<em> : ne rien vouloir d\u2019autre que ce qui est, ni devant soi, ni derri\u00e8re soi, ni dans les si\u00e8cles des si\u00e8cles<\/em> \u00bb (<em>Ecce homo<\/em> Pourquoi je suis si avis\u00e9 \u00a79 et 10).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A quoi bon l&rsquo;injonction du \u00ab deviens qui tu es \u00bb alors ? Elle te demande d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 chacun de ces instants pour en accro\u00eetre l\u2019intensit\u00e9, dans une sorte de saut sur place pour y ajouter une \u00e9motion suppl\u00e9mentaire ? C\u2019est illusoire, puisque ce suppl\u00e9ment m\u00eame est inscrit dans cet instant qui se r\u00e9p\u00e8te identiquement. L&rsquo;Eternel retour est un concept <em>logiquement<\/em> vide puisque les diff\u00e9rents cycles d&rsquo;univers sont indiscernables. De plus la notion m\u00eame d\u2019encha\u00eenement rend l\u2019id\u00e9e d\u2019un pur instant illusoire : tous les moments sont solidement articul\u00e9s les uns aux autres. Un pur pr\u00e9sent n&rsquo;existe pas, il y a toujours m\u00e9moire et anticipation, il y a toujours repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019homme est un pont<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or Nietzsche se situe du c\u00f4t\u00e9 du devenir, plus encore que de l&rsquo;\u00eatre-pr\u00e9sent. L&rsquo;homme, dans ce qu&rsquo;il y a de meilleur, dans l\u2019\u00eatre rare qui pr\u00e9pare la venue du \u00ab surhomme \u00bb, est celui qui se projette vers l&rsquo;avenir. \u00ab <em>L\u2019homme est une corde, entre b\u00eate et surhomme tendus &#8211; une corde sur un ab\u00eeme (&#8230;) Ce qui chez l&rsquo;homme est grand, c&rsquo;est d&rsquo;\u00eatre un pont et de n&rsquo;\u00eatre pas un but: ce que chez l&rsquo;homme on peut aimer, c&rsquo;est qu&rsquo;il est un passage et un d\u00e9clin, le d\u00e9clin de l&rsquo;homme pour que vive le surhomme<\/em> \u00bb (<em>Zarathoustra<\/em>, p24). Et encore: \u00ab <em>Plus haut que l\u2019amour du prochain, se trouve l\u2019amour du lointain et du futur<\/em> \u00bb (id. p.82.) D\u2019ailleurs, Nietzsche proclame son oeuvre inactuelle : \u00ab <em>c\u2019est l\u2019apr\u00e8s-demain qui m\u2019appartient. Certains naissent posthumes<\/em> \u00bb (<em>L\u2019Ant\u00e9christ<\/em>, Avant-propos).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire un devenir. Deviens ce que tu deviens. Deviens ce que tu n&rsquo;es pas (encore), passe outre \u00e0 l&rsquo;homme pour permettre la venue du surhomme, surpasse-toi vers autre chose : \u00ab <em>Si cette pens\u00e9e exer\u00e7ait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre<\/em> \u00bb dit Nietzsche dans ce m\u00eame \u00a7341 du <em>Gai Savoir<\/em> o\u00f9 il \u00e9nonce pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;Eternel retour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019imp\u00e9ratif nous invite \u00e0 saisir cette capacit\u00e9, \u00e0 la r\u00e9aliser effectivement, en luttant contre les obstacles, explorant les m\u00e9andres de sa psycho-somatique propre, au risque d\u2019un effort fait de souffrances \u2013 d\u2019une jouissance dans la souffrance : c\u2019\u00e9tait le lot de Nietzsche lui-m\u00eame, poursuivi par la maladie mais s\u2019\u00e9levant aux hauteurs a\u00e9riennes ou s\u2019est retir\u00e9 Zarathoustra. Cela s\u2019appelle la \u00ab <em>Grande sant\u00e9<\/em> \u00bb, propre de l\u2019homme d\u2019exception, m\u00eame s\u2019il est \u00ab malade \u00bb. Une Grande sant\u00e9 compatible avec l\u2019asc\u00e9tisme actif d\u2019une di\u00e9t\u00e9tique rigoureuse, par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet homme \u00e0 venir d\u00e9pend des conditions d\u2019une \u00ab <em>Grande politique<\/em> \u00bb, d\u2019une nouvelle \u00e9ducation que Nietzsche appelle de ses voeux : l\u2019homme fort est faible, nous dit-il, menac\u00e9 par la m\u00e9diocrit\u00e9 et le ressentiment de la multitude dont le nombre fait le pouvoir dominant. <em>Deviens ce que tu es<\/em>, faisant vivre la multiplicit\u00e9 de forces qui est en toi, va avec un devenir de la civilisation, avec la mise en culture d\u2019une \u00ab surhumanit\u00e9 \u00bb dans cette \u00e9conomie des instincts qui conjoint la raret\u00e9, l\u2019accumulation et la dilapidation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Devenir-instinctif<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le vieux dilemme m\u00e9taphysique qui oppose <em>libre-arbitre<\/em> et <em>d\u00e9terminisme<\/em> (ou \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb), la maxime nietzsch\u00e9enne se place du c\u00f4t\u00e9 du deuxi\u00e8me terme, dans la ligne du sto\u00efcisme et de Spinoza: \u00eatre libre c\u2019est adh\u00e9rer \u00e0 ce qui nous arrive. Le libre-arbitre est une invention de la morale chr\u00e9tienne qui veut nous rendre responsable de nos actes, qui instille en nous mauvaise conscience et culpabilit\u00e9, voulant satisfaire \u00ab <em>l\u2019instinct qui veut punir et juger<\/em> \u00bb. Au contraire, \u00ab <em>On est n\u00e9cessit\u00e9, on est un fragment de fatalit\u00e9, on rel\u00e8ve du Tout, on est dans le Tout<\/em> \u00bb (<em>Cr\u00e9puscule des idoles<\/em> p.51). <em>Amor fati<\/em>, dit Nietzsche, et m\u00eame <em>Ego fatum<\/em>, je suis le destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On trouve pourtant chez Nietzsche, des formules qui semblent aller dans un sens diff\u00e9rent, comme dans <em>Le Gai Savoir<\/em> \u00a7 335 : \u00ab <em>Laissons ce bavardage (\u2026) \u00e0 ceux qui jamais ne deviennent eux-m\u00eames le pr\u00e9sent, &#8211; donc au plus grand nombre ! Quant \u00e0 nous autres, nous voulons devenir ce que nous sommes &#8211; les nouveaux, les uniques, les incomparables, ceux-qui-se-font eux-m\u00eames la loi, ceux-qui-se-cr\u00e9ent-eux-m\u00eames !<\/em> \u00bb mais il rabat aussit\u00f4t cette auto-cr\u00e9ation sur l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9: \u00ab <em>Et, dans ce but, il nous faut devenir les meilleurs disciples, les meilleurs inventeurs de tout ce qui est conforme \u00e0 la loi et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 dans le monde : il nous faut \u00eatre des physiciens pour pouvoir \u00eatre dans ce sens-l\u00e0 des cr\u00e9ateurs<\/em> \u00bb, des physiciens, ou encore des physiologues et des psychologues. En effet nos choix avou\u00e9s, nos actes de courage ou nos l\u00e2chet\u00e9s, nos pens\u00e9es et nos id\u00e9aux sont des effets et non des causes premi\u00e8res. Ils expriment la puissance ou l\u2019an\u00e9mie de notre volont\u00e9, la multiplicit\u00e9 de forces qui s\u2019agitent en nous et dont l\u2019une \u00e0 un moment donn\u00e9 vient en plein jour et s\u2019exprime dans notre conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche r\u00e9fute le Cogito : on ne peut dire \u00ab je pense \u00bb, tout juste \u00ab \u00e7a pense \u00bb et m\u00eame \u00ab <em>il y a d\u00e9j\u00e0 trop dans ce \u00ab\u00a0\u00e7a pense\u00a0\u00bb : ce \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb renferme d\u00e9j\u00e0 une interpr\u00e9tation du processus et ne fait pas partie du processus lui-m\u00eame<\/em> \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a7 17). On peut juste dire : \u00ab <em>il y a des pens\u00e9es<\/em> \u00bb (<em>La Volont\u00e9 de puissance<\/em> \u00a7260). D\u2019ailleurs: \u00ab <em>une pens\u00e9e vient quand elle veut, et non quand \u00ab\u00a0je veux\u00a0\u00bb<\/em> \u00bb. Le \u00ab je \u00bb, le \u00ab tu \u00bb, le \u00ab quelque chose \u00bb, ne sont que des \u00ab <em>habitudes grammaticales<\/em> \u00bb, l\u2019erreur d\u2019une fausse causalit\u00e9, une illusion de substance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La maxime prend alors une curieuse tournure : elle d\u00e9crit un processus de volont\u00e9 qui n\u2019est en rien tributaire de la volont\u00e9 consciente d\u2019elle-m\u00eame. <em>Deviens ce que tu es<\/em>, c\u2019est accueillir cette volont\u00e9 qui t\u2019anime et qui te rend capable de triompher de ce qui essaye de la faire rentrer dans le rang. C\u2019est la laisser devenir ce qu\u2019elle est, dans son surgissement spontan\u00e9, dans l\u2019innocence de son \u00ab oui \u00bb cr\u00e9ateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le \u00a7 du 354 du <em>Gai Savoir<\/em>, Nietzsche examine le \u00ab devenir conscient \u00bb. Il constate qu\u2019on peut sentir, vouloir, agir et m\u00eame penser sans l\u2019intervention de la conscience : la vie pourrait se passer d\u2019\u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie. L\u2019homme, comme tout animal, \u00ab pense \u00bb sans cesse mais une infime partie devient consciente. Pourquoi donc alors la conscience ? C\u2019est qu\u2019elle r\u00e9pond au \u00ab <em>besoin de communiquer<\/em> \u00bb, elle est indissociable du langage et du coup elle repr\u00e9sente la partie \u00ab <em>la plus superficielle<\/em> \u00bb de la pens\u00e9e, celle qui proc\u00e8de par signes et donc par g\u00e9n\u00e9ralisation, manquant la r\u00e9alit\u00e9. Elle r\u00e9pond \u00e0 la \u00ab <em>nature gr\u00e9gaire<\/em> \u00bb de l\u2019homme. Ainsi Nietzsche valorise un devenir-instinctif plut\u00f4t qu\u2019un devenir-conscient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les cr\u00e9ateurs<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;intelligence, il oppose donc les instincts, il proclame la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;homme d&rsquo;exception sur les masses, il m\u00e9prise le devenir-commun au profit du devenir-s\u00e9par\u00e9 d\u2019une nouvelle aristocratie. Nietzsche a en vue des cr\u00e9ateurs de culture : les penseurs, les b\u00e2tisseurs, les artistes &#8211; les musiciens surtout &#8211; qui donnent une forme \u00e0 la mati\u00e8re chaotique qu\u2019ils trouvent eu eux. La trag\u00e9die antique avait r\u00e9ussi le mariage de l\u2019intelligence (Apollon) et des forces obscures de la vie (Dionysos), de la mesure et de la d\u00e9mesure, expression d\u2019une acceptation du destin tragique, o\u00f9 le sujet se fond dans le courant de la vie. Nietzsche, en appelle, dans l\u2019Europe de son \u00e9poque, \u00e0 un nouveau miracle culturel, \u00e0 une nouvelle esth\u00e9tisation de l\u2019existence, \u00e0 une \u00ab <em>spiritualisation<\/em> \u00bb des forces pulsionnelles, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019Esprit des th\u00e9ologiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seule l\u2019esth\u00e9tique sauve du d\u00e9sespoir et donne sens \u00e0 la vie. Ni art \u00e0 message (r\u00e9alisme), ni art pour l\u2019art (formalisme), le grand art choisit ce qui porte la vie \u00e0 son maximum. Il est le moment de la connaissance du tragique de l&rsquo;existence, le moment o\u00f9 le tumulte des instincts est mis en forme pour produire de nouvelles \u00e9valuations accessibles seulement \u00e0 une \u00e9lite. Le grand artiste change la perception du monde, inaugurant une nouvelle visibilit\u00e9, de nouvelles \u00e9motions (comme par exemple, la peinture, avec l\u2019impressionnisme et au-del\u00e0, a chang\u00e9 la fa\u00e7on de regarder le monde).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ce que Nietzsche dit, souvent d&rsquo;assez terrifiant, sur les rapports de domination au sein d&rsquo;un peuple ou entre peuples, a pour noyau essentiel un rapport de domination sur soi qui est le fond de sa r\u00e9\u00e9valuation morale. Tu es \u00e0 toi-m\u00eame une multiplicit\u00e9 sociale, <em>deviens ce que tu es<\/em>, deviens ce que ta volont\u00e9 dominante veut en toi. Et par rapport aux autres, d\u00e9clenche une guerre \u00ab <em>comme il n\u2019y en jamais eu sur terre<\/em> \u00bb, mais c\u2019est une \u00ab <em>guerre des esprits<\/em> \u00bb (<em>Ecce homo<\/em>, Pourquoi je suis un destin \u00a71), en vue d\u2019un plus-de-vie, par del\u00e0 le bien et le mal qui sont des \u00e9valuations \u00e9triqu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas de finalit\u00e9 de l\u2019existence humaine ni de l\u2019histoire des hommes, pas d\u2019\u00ab appel de l\u2019\u00eatre \u00bb : il n\u2019y a qu\u2019un devenir o\u00f9 surgissent, ici ou l\u00e0, des \u00eatres d\u2019exception. Cette exceptionnalit\u00e9 est un coup heureux, elle ne signifie pas un but de l&rsquo;histoire, car il n&rsquo;y a pas de sens totalisant: \u00ab <em>Le degr\u00e9 de la force de la volont\u00e9 se mesure au degr\u00e9 jusqu&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on peut se dispenser du sens dans les choses, jusqu&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on supporte de vivre dans un monde d\u00e9pourvu de sens: parce que l&rsquo;on organise soi-m\u00eame un petit fragment de celui-ci<\/em>. \u00bb (<em>Fragments posthumes<\/em>, XIII,9). <em>Deviens celui que tu es<\/em> convoque ainsi une singularit\u00e9 locale destin\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ternelle r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La haine du commun<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 \u00e0 contre-sens par le nazisme : dans sa maturit\u00e9 en tout cas, il a toujours d\u00e9nonc\u00e9 le militarisme et singuli\u00e8rement le militarisme allemand ainsi que l\u2019antis\u00e9mitisme, cette \u00ab <em>escroquerie raciale<\/em> \u00bb. Le surhomme (Ubermensch) de Nietzsche n&rsquo;est ni un \u00ab superman \u00bb, ni un dictateur \u2013 il est celui qui, apr\u00e8s que les anciennes \u00e9valuations aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9es, produit de nouvelles \u00e9valuations, et s\u2019il est un guerrier, c\u2019est celui d\u2019un combat pour la pens\u00e9e et pour l\u2019art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Impossible pourtant de gommer la dimension profond\u00e9ment r\u00e9actionnaire de la philosophie de Nietzsche, en un sens politique qu\u2019il r\u00e9cuserait car elle le ferait appara\u00eetre, par un retour de boomerang, comme l\u2019homme r\u00e9actif et non pas actif, celui qui dit <em>non<\/em> et non pas <em>oui<\/em> au d\u00e9sir de libert\u00e9 des opprim\u00e9s. Un homme du ressentiment ! Nietzsche r\u00e9pondrait qu\u2019il est seulement \u00ab <em>le denier des nihilistes<\/em> \u00bb, celui qui nie ceux qui nient la vie. Mais la r\u00e9volte des prol\u00e9taires n\u2019est-elle pas le contraire d\u2019une n\u00e9gation de la vie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche, en effet, est un ennemi forcen\u00e9 de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s et des \u00ab <em>droits de l\u2019homme<\/em> \u00bb propres aux Lumi\u00e8res. Il a la haine des r\u00e9volutions populaci\u00e8res, destructrices, selon lui, de la culture : \u00ab <em>Rien n\u2019est plus terrifiant qu\u2019une classe barbare d\u2019esclaves qui a appris \u00e0 consid\u00e9rer son existence comme une injustice, et qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 en tirer vengeance non seulement pour elle, mais pour toutes les g\u00e9n\u00e9rations<\/em> \u00bb (<em>Naissance de la trag\u00e9die<\/em>, 1872) dit-il, \u00e0 propos de la Commune de Paris. La perspective optimiste d\u2019une transformation de l\u2019humanit\u00e9 et l&rsquo;affirmation de la\u00a0 dignit\u00e9 de l\u2019homme est illusoire, elle conduit \u00e0 ces catastrophes que sont, selon Nietzsche, les r\u00e9voltes populaires. La vision tragique et cruelle de l\u2019existence, comprise autrefois par les Grecs, est ind\u00e9passable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche d\u00e9fend, en effet, avec constance l\u2019id\u00e9e que les hommes d\u2019exception ne peuvent surgir qu\u2019appuy\u00e9s \u00e0 des foules d\u2019esclaves &#8211; un terme qui n\u2019a pas qu\u2019une valeur m\u00e9taphorique : \u00ab <em>Pour que l\u2019art puisse se d\u00e9velopper sur un terrain fertile, vaste et profond, l\u2019immense majorit\u00e9 doit \u00eatre soumise \u00e0 l\u2019esclavage et \u00e0 une vie de contrainte au service de la minorit\u00e9<\/em> \u00bb, pourvoyant aux besoins du petit nombre par son \u00ab <em>surtravail<\/em> \u00bb (<em>L\u2019Etat chez les Grecs<\/em>) : le miracle de la culture dans la cit\u00e9 grecque a eu pour condition l\u2019esclavage. Et Nietzsche r\u00eave d\u2019un nouveau miracle, d\u2019une caste \u00e0 venir qui est son projet toujours r\u00e9affirm\u00e9: \u00ab <em>Car je touche d\u00e9j\u00e0 \u00e0 mon affaire s\u00e9rieuse, au \u00ab\u00a0probl\u00e8me europ\u00e9en\u00a0\u00bb tel que je le comprends, \u00e0 l\u2019\u00e9levage d\u2019une caste nouvelle dirigeant l\u2019Europe<\/em>. \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a7251). Celle-ci aura sa propre morale, \u00ab l<em>a morale des ma\u00eetres<\/em> \u00bb, inversion de \u00ab <em>la morale des esclaves<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut d\u00e9brouiller une incoh\u00e9rence : cette foule d\u2019\u00ab esclaves \u00bb que Nietzsche m\u00e9prise est par ailleurs d\u00e9crite comme celle qui a pris le pouvoir dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab d\u00e9mocratiques \u00bb de son temps. Sa grille de lecture n\u2019est pas celle de Marx. Nietzsche englobe dans le m\u00eame rejet les bourgeois, ces philistins \u00e0 l\u2019esprit \u00e9troit, cette classe qui a pris le pouvoir \u00e9conomique et politique, et les prol\u00e9taires, ces masses de travailleurs soumis et incultes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00e9pris de la multitude qui est le propre de Nietzsche se situe \u00e0 l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9 du projet d\u2019un devenir-commun que je me propose d\u2019esquisser par ailleurs : \u00ab <em>Et comment pourrait-il y avoir un \u00ab\u00a0bien commun\u00a0\u00bb ? Le mot renferme une contradiction. Ce qui peut \u00eatre mis en commun n\u2019a jamais que peu de valeur<\/em> \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a743.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Conclusion. Nietzsche et Marx<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens celui que tu es<\/em> : Nietzsche interpr\u00e8te la maxime comme un \u00ab devenir-soi \u00bb, comme l\u2019accomplissement des forces d\u2019affirmation de la vie, les prodiguant sans compter. Il la comprend \u00e9galement comme un \u00ab devenir-intense \u00bb qui est l\u2019adh\u00e9sion tragique et joyeuse au pr\u00e9sent, celui-l\u00e0 m\u00eame qui est inscrit dans la r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019Eternel retour. Elle signifie aussi un \u00ab devenir-autre \u00bb, un devenir-en-avant-de-l\u2019homme, celui d\u2019un esprit libre qui a vaincu le nihilisme de l\u2019homme trop humain. Entre super-conscience critique et affirmation des forces infra-conscientes entre lesquelles il oscille, Nietzsche r\u00eave d\u2019oeuvres \u00e0 venir, rassemblant, comme l\u2019avait fait la trag\u00e9die antique, les deux p\u00f4les du r\u00eave apollinien et de l\u2019ivresse dionysiaque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche est un moment pivot pour la pens\u00e9e philosophique apr\u00e8s Kant et Hegel, le moment d&rsquo;un Grand retournement, bousculant toutes les positions install\u00e9es, insufflant son souffle provocateur dans toutes les directions, d\u00e9mystifiant \u00e0 tour de bras les id\u00e9es re\u00e7ues. \u00ab <em>Ecole du soup\u00e7on \u00bb<\/em> apr\u00e8s Marx et avant Freud, il est l&rsquo;anti-Marx par excellence, l&rsquo;ennemi du commun, l&rsquo;ennemi du communisme. Pour conjoindre un devenir-soi et un devenir-commun, il faudra se situer contre l\u2019aristocratisme de Nietzsche &#8211; et apr\u00e8s le communisme de Marx &#8211; tout en \u00e9tant pass\u00e9 par eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><br \/>\nLes indications de pages renvoient \u00e0 l\u2019\u00e9dition Folio \/ Essais, 1991 d\u2019<em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em> et \u00e0 l\u2019\u00e9dition Hatier, 2001 du <em>Cr\u00e9puscule des idoles<\/em>.<br \/>\nLien:\u00a0 <a href=\"http:\/\/archives.skafka.net\/alice69\/doc\/nietzsche_etatchezlesGrecs.htm\"><em>L\u2019\u00e9tat chez les Grecs<\/em><\/a> (1872)<br \/>\nSur Nietzsche \u00ab rebelle aristocrate \u00bb et politique de bout en bout, voir Domenico Losurdo : <em>Nietzsche philosophe r\u00e9actionnaire : Pour une biographie politique<\/em>, \u00c9ditions Delga,\u200e 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019exploration du sens de la maxime \u00ab Deviens qui tu es \u00bb a \u00e9t\u00e9 entreprise dans l\u2019article consacr\u00e9 \u00e0 la trilogie: devenir-soi, devenir-autre et devenir-commun. 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