{"id":233,"date":"2015-03-10T18:19:33","date_gmt":"2015-03-10T17:19:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=233"},"modified":"2019-03-07T22:05:34","modified_gmt":"2019-03-07T21:05:34","slug":"deviens-qui-tu-es-devenir-soi-devenir-autre-devenir-commun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=233","title":{"rendered":"Deviens qui tu es : Devenir soi, devenir autre, devenir commun"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Deviens ce que tu es<\/em> ou: <em>Deviens qui tu es.<\/em> La premi\u00e8re occurrence de cette <a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/pindare-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-286\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/pindare-2.jpg\" alt=\"pindare 2\" width=\"173\" height=\"182\" \/><\/a>formule se trouve chez Pindare, po\u00e8te grec du 5\u00e8me si\u00e8cle avant notre \u00e8re. Elle a \u00e9t\u00e9 reprise jusqu\u2019\u00e0 nos jours par de nombreux philosophes et \u00e9crivains.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A premi\u00e8re vue, cette maxime met en valeur un \u00ab devenir-soi \u00bb tr\u00e8s \u00e0 la mode, qui pourrait bien convenir \u00e0 notre \u00e9poque d\u2019individualisme oblig\u00e9 et de narcissisme compulsif. Des essayistes travaillent ce th\u00e8me, sur le mode n\u00e9o-h\u00e9doniste de Michel Onfray (<em>La Sculpture de soi<\/em>, 1993) ou sur le mode crypto-lib\u00e9ral de Jacques Attali (<em>Devenir soi,<\/em> 2014). Mais pourquoi ne pas lui pr\u00e9f\u00e9rer : <em>Deviens ce que tu n\u2019es pas<\/em>, un \u00ab devenir-autre \u00bb, quitte \u00e0 s\u2019\u00e9garer sur des chemins de traverse ? Et puisqu\u2019il est ill\u00e9gitime de faire de Soi le Robinson d\u2019une \u00eele d\u00e9peupl\u00e9e, pourquoi pas un <em>Devenons ce que nous sommes,<\/em> voire un<em> Devenons ce que nous ne sommes pas:<\/em> un \u00ab devenir-commun \u00bb \u00e0 \u00e9lucider, qui convoque cette fois le groupe, le peuple, la multitude ?<\/strong><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je propose ici un parcours \u00e0 travers diff\u00e9rents interpr\u00e9tations de la formule, la confrontant au passage avec d\u2019autres maximes qui lui font \u00e9cho, sur un vecteur qui va du devenir-soi \u00e0 un devenir-commun en passant par un devenir-autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la double menace du lib\u00e9ralisme (qui pousse l\u2019individualisme jusqu\u2019\u00e0 effacer le commun et d\u00e9truit la plan\u00e8te) et du fondamentalisme religieux (qui pousse l\u2019appartenance au groupe jusqu\u2019\u00e0 effacer l\u2019individualit\u00e9 et d\u00e9truit la culture) r\u00e9pond ici le projet d\u2019un \u00ab commun \u00bb incluant la singularit\u00e9 du \u00ab soi \u00bb. Ce projet, qui m\u00e8ne ici d&rsquo;un devenir-soi \u00e0 un devenir-autre, sera poursuivi vers un devenir-commun dans un article ult\u00e9rieur o\u00f9 seront interrog\u00e9es les alternatives \u00e0 l\u2019\u00e9conomie pr\u00e9datrice et les pratiques d\u2019innovation sociale aussi bien dans les communaut\u00e9s indiennes d\u2019Am\u00e9rique qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Sommaire<\/strong><\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr>\n<td>1.Paradoxe.<br \/>\n2. Antiquit\u00e9. L\u2019\u00eatre-pr\u00e9sent et le champ du possible<br \/>\n3. Renaissance. Ach\u00e8ve ta propre forme<br \/>\n4. Qui es-tu donc ?<br \/>\n5. Qui deviens-tu ?<br \/>\n6. Kant. Pense par toi-m\u00eame<br \/>\n7. Hegel et la dialectique du devenir<br \/>\n8. Nietzsche. Deviens celui que tu es\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 9. Freud-Lacan. Qu\u2019advienne le sujet<br \/>\n10. Beauvoir-Sartre. Deviens ce que tu n\u2019es pas<br \/>\n11. Deleuze-Guattari. Devenir-autre<br \/>\n12. Transhumanisme. Deviens illimit\u00e9 ?<br \/>\nConclusion. Devenir-soi, devenir-autre, devenir-commun<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><strong>Avertissement en guise de conseil de lecture<\/strong><\/h1>\n<p>Le lecteur pourra avoir une compr\u00e9hension rapide et plus intuitive des id\u00e9es de l&rsquo;article en sautant tout ou partie des chapitres 6 \u00e0 11 qui sont centr\u00e9s sur des th\u00e9ories philosophiques\u00a0 (Kant et Hegel avec leur attention \u00e0 l&rsquo;universel; Nietzsche, Freud et Deleuze avec leur souci du singulier), quitte \u00e0 y revenir ensuite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>1. Paradoxe<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<div id=\"attachment_273\" style=\"width: 204px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/1-narcisse-1000d.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-273\" class=\" wp-image-273\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/1-narcisse-1000d-196x300.jpg\" alt=\"Dali, M\u00e9tamorphose de Narcisse (partie gauche)\" width=\"194\" height=\"297\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/1-narcisse-1000d-196x300.jpg 196w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/1-narcisse-1000d-671x1024.jpg 671w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/1-narcisse-1000d.jpg 700w\" sizes=\"auto, (max-width: 194px) 100vw, 194px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-273\" class=\"wp-caption-text\">Dali, M\u00e9tamorphose de Narcisse (partie gauche)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es<\/em> ou <em>deviens qui tu es<\/em>: j\u2019utiliserai les deux formulations quoiqu\u2019elles ne soient pas identiques. La premi\u00e8re met l&rsquo;accent sur les pr\u00e9dicats qu&rsquo;on peut attribuer \u00e0 une personne, traits de caract\u00e8re ou donn\u00e9es biographiques; la seconde met l&rsquo;accent sur le sujet qui supporte ces pr\u00e9dicats, sur l&rsquo;identit\u00e9 personnelle avec ses possibles propres. L&rsquo;une para\u00eet ferm\u00e9e sur un d\u00e9terminisme, l&rsquo;autre laisse ouverte des virtualit\u00e9s. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 plut\u00f4t un \u00ab Moi \u00bb habill\u00e9 d&rsquo;une image publique, de l&rsquo;autre un \u00ab Soi \u00bb c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois une profondeur invisible et une capacit\u00e9 de r\u00e9flexivit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous une forme ou l&rsquo;autre, la maxime est apparemment contradictoire, en tout cas paradoxale. Comment pourrais-tu <em>devenir<\/em> ce que tu <em>es<\/em> ? Si tu l&rsquo;<em>es<\/em>, c&rsquo;est que tu n\u2019as pas \u00e0 le <em>devenir<\/em>, si tu le <em>deviens<\/em> c\u2019est que tu ne l\u2019<em>es<\/em> pas. Si on dit \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve d&rsquo;une \u00e9cole de cirque: <em>deviens jongleur<\/em>, c&rsquo;est justement parce qu&rsquo;il ne l&rsquo;est pas : dans ce cas, c\u2019est donc : <em>deviens ce que tu n\u2019es pas<\/em> (encore). Par contre, il est vexant de dire: <em>deviens jongleur<\/em>, \u00e0 un jongleur professionnel, \u00e0 celui qui l\u2019est (d\u00e9j\u00e0).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan conceptuel, <em>\u00eatre<\/em> et <em>devenir<\/em>, sont des contraires. A l&rsquo;or\u00e9e de la philosophie, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque m\u00eame de Pindare, c&rsquo;est sur ce doublet que s&rsquo;opposent l&rsquo;<em>Etre immuable<\/em> de Parm\u00e9nide et le <em>Devenir universel<\/em> d&rsquo;H\u00e9raclite. Pour le premier, le devenir n\u2019est qu\u2019appara\u00eetre et jeu de langage : \u00ab <em>le non-\u00eatre n\u2019est pas<\/em> \u00bb (<em>Po\u00e8me<\/em>) ; pour le second, l\u2019\u00eatre est conflictuel et le non-\u00eatre a une r\u00e9alit\u00e9 : \u00ab <em>nous sommes et ne sommes pas<\/em> \u00bb (B,49a). Notre formule, pr\u00e9cis\u00e9ment, conjoint ces oppos\u00e9s, \u00eatre et devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, l\u2019imp\u00e9ratif <em>deviens<\/em>, consiste en une prescription venue d\u2019un <em>autre<\/em> qui t\u2019appelle \u00e0 te r\u00e9aliser authentiquement <em>toi-m\u00eame<\/em>. Sa modalit\u00e9 est ind\u00e9termin\u00e9e : simple invite, conseil ou obligation morale ? Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est une injonction paradoxale :<\/p>\n<div id=\"attachment_274\" style=\"width: 225px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/2-narcisse-1000.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-274\" class=\"size-medium wp-image-274\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/2-narcisse-1000-215x300.jpg\" alt=\"Dali, M\u00e9tamorphose de Narcisse (partie droite)\" width=\"215\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/2-narcisse-1000-215x300.jpg 215w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/2-narcisse-1000-733x1024.jpg 733w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/2-narcisse-1000.jpg 750w\" sizes=\"auto, (max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-274\" class=\"wp-caption-text\">Dali, M\u00e9tamorphose de Narcisse (partie droite)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">comment peut-on recevoir de l&rsquo;ext\u00e9rieur un commandement \u00e0 exercer son vouloir propre ? Si on te dit \u00ab sois libre, lance-toi \u00bb, par ce seul fait, tu ne seras plus tout \u00e0 fait libre de ce que tu veux, ta d\u00e9cision sera sous influence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>2. Antiquit\u00e9. L\u2019\u00eatre-pr\u00e9sent et le champ du possible<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Justement, la formule de Pindare (518-438 avant notre \u00e8re), adress\u00e9e \u00e0 Hi\u00e9ron 1er, \u00e0 la fois tyran \u00e9clair\u00e9 de Syracuse et athl\u00e8te renomm\u00e9, ajoute une pr\u00e9cision: \u00ab D<em>eviens qui tu es, quand tu l&rsquo;auras appris<\/em> \u00bb (\u0393\u03ad\u03bd\u03bf\u03b9\u2019 \u03bf\u1f37\u03bf\u03c2 \u1f10\u03c3\u03c3\u1f76 \u03bc\u03b1\u03b8\u03ce\u03bd, <em>Pythiques<\/em>, II). Peut-\u00eatre en l&rsquo;apprenant de moi, sugg\u00e8re Pindare, conseiller du Prince ; plus s\u00fbrement en l&rsquo;apprenant par toi-m\u00eame. <em>Qui tu es<\/em> r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la naissance, \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage d\u2019une lign\u00e9e et aux virtualit\u00e9s d\u2019une nature propre. N&rsquo;est-ce pas Pindare qui s&rsquo;adressait ainsi \u00e0 lui-m\u00eame: \u00ab <em>O mon \u00e2me, n&rsquo;aspire pas \u00e0 la vie immortelle, mais \u00e9puise le champ du possible<\/em> \u00bb (<em>Pythiques<\/em>, III).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 une solution de l\u2019injonction paradoxale : <em>deviens ce que tu es<\/em>, c\u2019est une parole que tu peux t\u2019adresser r\u00e9flexivement \u00e0 toi-m\u00eame : le <em>tu<\/em> ainsi \u00e9nonc\u00e9 y redouble le <em>je<\/em> \u00e9lid\u00e9 de l\u2019\u00e9nonciation \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif &#8211; non sans introduire une forme d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 en toi-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques si\u00e8cles plus tard, le po\u00e8te latin Martial (40-104) reprend la formule, mais pour lui donner une tournure moins flamboyante: \u00ab <em>se contenter d&rsquo;\u00eatre ce que l&rsquo;on est, et ne rien d\u00e9sirer de plus<\/em> \u00bb (<em>Epigrammes,<\/em> X, 47, 12), la transformant en maxime d&rsquo;un bonheur fait d&rsquo;acceptation de son sort. Dans la m\u00eame veine, Horace (65-9 avant notre \u00e8re) d\u00e9j\u00e0, entre \u00e9picurisme et sto\u00efcisme, vantait la mod\u00e9ration comme vertu, et appelait chacun \u00e0 \u00e9carter la crainte et l&rsquo;esp\u00e9rance pour profiter pleinement du moment pr\u00e9sent: \u00ab <em>Cueille le jour sans te soucier du lendemain<\/em> \u00bb (Carpe diem quam minimum credula postero, <em>Odes<\/em> I, 11, 8), r\u00e8gle de la tranquillit\u00e9 d&rsquo;\u00e2me et non pas d&rsquo;un h\u00e9donisme effr\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous voil\u00e0 donc face \u00e0 deux ententes diff\u00e9rentes de la maxime, la premi\u00e8re ouverte sur le possible, la deuxi\u00e8me ferm\u00e9e sur le pr\u00e9sent: accepter de s\u2019\u00e9garer ou rester \u00ab chez soi \u00bb ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>3. Renaissance. Ach\u00e8ves ta propre forme<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre ligne de pens\u00e9e, articul\u00e9e \u00e0 une id\u00e9e nouvelle de l&rsquo;homme, na\u00eet \u00e0 la Renaissance, avec l&rsquo;humanisme, se d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019\u00e9poque classique, s\u2019\u00e9panouit avec les Lumi\u00e8res et se poursuit jusqu\u2019\u00e0 Hegel, Comte ou Marx. Elle stipule une \u00ab perfectibilit\u00e9 \u00bb de l\u2019homme, un progr\u00e8s de l\u2019existence humaine vers la r\u00e9alisation effective de l\u2019humanit\u00e9 des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pic de la Mirandole dans le <em>Discours de la dignit\u00e9 de l&rsquo;homme<\/em> (1486) affirmait que l\u2019homme, microcosme plac\u00e9 au milieu du monde, est un \u00eatre ind\u00e9fini, \u00e0 la diff\u00e9rence des b\u00eates et des Esprits qui ne sont que ce qu&rsquo;ils sont pour toujours. Il s\u2019adresse ainsi \u00e0 l\u2019homme : \u00ab <em>souverain de toi-m\u00eame, tu ach\u00e8ves ta propre forme librement, \u00e0 la fa\u00e7on d&rsquo;un peintre ou d&rsquo;un sculpteur \u00bb.<\/em> Pic de la Mirandole imagine un devenir v\u00e9g\u00e9tal, un devenir animal, un devenir c\u00e9leste de l&rsquo;homme selon la forme de vie qu&rsquo;il adopte, \u00e0 partir des multiples germes qui sont en lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Erasme se trouve sur une ligne semblable lorsqu\u2019il d\u00e9clare \u00ab <em>On ne na\u00eet pas homme, on le devient<\/em> \u00bb dans <em>De l\u2019\u00e9ducation des enfants<\/em> (1519). Il a en vue l\u2019homme g\u00e9n\u00e9rique qui, \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019animal, doit se former pour devenir pleinement humain, pour r\u00e9aliser sa nature d\u2019\u00eatre raisonnable. L\u2019humanit\u00e9 de l\u2019homme est une t\u00e2che, c\u2019est le r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9ducation, particuli\u00e8rement par le moyen des <em>humanit\u00e9s<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9tude de la culture antique. Erasme, contre Luther, affirme le libre-arbitre de l\u2019homme, mais, comme lui, il se situe dans la perspective d\u2019une \u00ab modernisation \u00bb de la religion chr\u00e9tienne. Aussi, dans ces deux cas, le but vis\u00e9 est le m\u00eame &#8211; c\u2019est le salut -, il est fix\u00e9 d\u2019avance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9nuement de l\u2019homme \u00e0 sa naissance est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans le mythe de Prom\u00e9th\u00e9e. Anthropologiquement, cette id\u00e9e d\u2019un devenir-humain de l\u2019homme, rejoint le concept de <em>n\u00e9ot\u00e9nie<\/em> : l&rsquo;homme na\u00eet \u00ab pr\u00e9matur\u00e9 \u00bb, marqu\u00e9 par un manque qui rend n\u00e9cessaire l\u2019invention de la culture. Il est l&rsquo;animal qui a la plus longue p\u00e9riode de formation avant sa maturit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est sous la d\u00e9pendance absolue des autres, hors desquels il ne peut survivre. Ainsi tu n\u2019es pas seulement ce que tes g\u00e8nes portent, tu es aussi et surtout ce que ton milieu fait de toi, avant d\u2019\u00eatre ce que tu fais de toi-m\u00eame, dans la situation ou tu es jet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ceci vaut non seulement pour l&rsquo;homme comme individu, mais aussi pour l&rsquo;humanit\u00e9, dans son histoire : \u00e0 l\u2019\u00e9volution biologique s\u2019est substitu\u00e9e une \u00e9volution de la civilisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mutation de l\u2019image de l\u2019homme depuis la Renaissance accompagne en effet une mutation sociale-historique. L&rsquo;Ancien monde de la tradition immuable (ou du moins \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution imperceptible) est remplac\u00e9 par la Modernit\u00e9 faite d&rsquo;un changement continu, recherch\u00e9, assum\u00e9 sur tous les plans : sciences, arts, politique. Le <em>devenir<\/em> prend le devant sur l\u2019<em>\u00eatre<\/em> immuable. La libert\u00e9 individuelle s\u2019affirme, l\u2019histoire est pens\u00e9e comme la possibilit\u00e9 d\u2019un progr\u00e8s illimit\u00e9. Sur cette ligne surgit la vis\u00e9e d\u2019une \u00e9mancipation des hommes par la Raison et sa contrepartie, la d\u00e9mesure d&rsquo;une croyance en la toute-puissance de l&rsquo;homme, capable d&rsquo;une domination totale de la nature et d\u2019une transformation radicale de la soci\u00e9t\u00e9. D\u2019un <em>deviens ce que tu es<\/em>, on a gliss\u00e9 vers un <em>deviens ce que tu n\u2019es pas<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>4. Qui es-tu donc ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faisons un premier point avant d&rsquo;aborder le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es <\/em>comporte deux pr\u00e9suppositions, dont chacune d\u2019ailleurs peut \u00eatre discut\u00e9e : 1)<em> Tu es quelque chose, <\/em>ou mieux<em> quelqu\u2019un <\/em>de d\u00e9termin\u00e9 (ton individualit\u00e9 corporelle et ton identit\u00e9 sociale, mais plus encore ton \u00ab identit\u00e9 personnelle \u00bb) ; 2) tu peux vouloir ou ne pas vouloir le devenir. Une ouverture contre une fermeture. Comment le comprendre ?<\/p>\n<div id=\"attachment_281\" style=\"width: 276px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/magritte2-800.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-281\" class=\" wp-image-281\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/magritte2-800-300x260.jpg\" alt=\"Magritte, La Clairvoyance\" width=\"266\" height=\"230\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/magritte2-800-300x260.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/magritte2-800-346x300.jpg 346w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/magritte2-800.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 266px) 100vw, 266px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-281\" class=\"wp-caption-text\">Magritte, La Clairvoyance<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tu es quelqu\u2019un<\/em>, mais qui donc ? S&rsquo;agit-il de tes g\u00e8nes dont l&rsquo;expression fera ton devenir ? Mais on n&rsquo;a pas besoin de dire <em>deviens ce que tu es<\/em> \u00e0 l&rsquo;oeuf qui deviendra poussin, et de poussin, poulet: la chose colle \u00e0 sa peau comme une \u00e9tiquette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 toi, humain, tu <em>es<\/em> tes g\u00e8nes (et non tu les \u00ab as \u00bb), mais tu es aussi ce que l\u2019\u00e9ducation a fait de toi, dans tel milieu, dans telle \u00e9poque. Tu ne t\u2019es pas cr\u00e9\u00e9 ni choisi toi-m\u00eame, mais tu as \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 par une h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 et un h\u00e9ritage avant de te lancer sur le chemin de ta vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si tu veux devenir ce que tu es, il faudra d\u2019abord te conna\u00eetre, Pindare le remarquait d\u00e9j\u00e0. Socrate le prolonge en reprenant la maxime delphique : <em>Connais-toi toi-m\u00eame<\/em>. Cette connaissance viendra de ton propre fonds, Socrate se revendiquant de n\u2019\u00eatre qu\u2019un accoucheur et affirmant pour sa part ironiquement : \u00ab <em>je sais que je ne sais rien<\/em> \u00bb. Mais dans l\u2019acception socratique, <em>se conna\u00eetre<\/em> c\u2019est se d\u00e9barrasser des illusions du relativisme et d\u00e9couvrir les v\u00e9rit\u00e9s qui sommeillent en nous, des v\u00e9rit\u00e9s universelles, les m\u00eames pour tous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019acception courante, <em>se conna\u00eetre<\/em>, au contraire, c\u2019est d\u00e9couvrir sa singularit\u00e9 propre dans l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019universelle condition humaine. C&rsquo;est un moment \u00e9mancipateur, le moment d&rsquo;une prise de distance par rapport \u00e0 soi, qui induit une modification de soi. C\u2019est donc la production d\u2019un devenir-autre. Cependant cette connaissance de soi est forc\u00e9ment trompeuse, lacunaire, incertaine, habit\u00e9e par des \u00e9motions qui \u00e9chappent au scalpel de la connaissance. <em>Ce que tu es<\/em> est multiple, ouvert sur des possibles, intermittent, contradictoire. Montaigne disait : \u00ab <em>d\u00e9couvrir moi-m\u00eame, qui serai par aventure autre demain<\/em> \u00bb (<em>Essais<\/em>, I,26). Se conna\u00eetre, c&rsquo;est donc choisir, se choisir une <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> ou identiquement une <em>erreur<\/em>. <em>M\u00e9connais-toi toi-m\u00eame<\/em>, c\u2019est ton sort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, le rapport \u00e0 soi passe par le rapport \u00e0 l&rsquo;autre. <em>Ce que tu es<\/em> est travers\u00e9 d&rsquo;imaginaire et de symbolique. <em>D&rsquo;imaginaire<\/em> : ta personnalit\u00e9 se construit par des identifications \u00e0 d\u2019autres, o\u00f9 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 finit par s\u2019effacer dans l\u2019identit\u00e9 ; tu ne te connais qu&rsquo;\u00e0 travers l\u2019image que te renvoie le regard des autres : ce n&rsquo;est pas toi qui d\u00e9cides de ta g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ou de ton \u00e9go\u00efsme dans le th\u00e9\u00e2tre social. <em>De symbolique<\/em> : tu te connais dans l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment m\u00eame du langage, un ordre du langage qui vient des autres et dont tu h\u00e9rites, et dans un discours dont les signifiants t\u2019assignent un nom, une place dans les g\u00e9n\u00e9rations, un sexe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans doute tu es capable de<em> r\u00e9-flexion<\/em>, tu peux te voir toi-m\u00eame comme de l\u2019ext\u00e9rieur, comme un autre, mais pour te perdre aussit\u00f4t : le <em>Je<\/em> qui regarde ton <em>Moi<\/em> est lui-m\u00eame soustrait de ce Moi. Quelque chose \u00e9chappe toujours, ne serait-ce que cet oeil, le tien, lorsqu&rsquo;il te regarde et ne voit de lui-m\u00eame au mieux qu&rsquo;une image invers\u00e9e dans le miroir. Tu sais et tu ne sais pas qui tu es, et le <em>devenir-soi<\/em> n&rsquo;est donc jamais qu&rsquo;une aventure incertaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Jacques Rousseau indique une piste : \u00ab <em>Quiconque a le courage de para\u00eetre toujours ce qu\u2019il est deviendra t\u00f4t ou tard ce qu\u2019il doit \u00eatre<\/em> \u00bb (\u00e0 Madame d\u2019Houdetot, 13 juillet 1757.) Non pas donc \u00ab para\u00eetre ce qu\u2019on n\u2019est pas \u00bb dans une posture qui est une l\u00e2chet\u00e9 et une tromperie &#8211; mais \u00ab \u00eatre \u00bb, ou mieux : \u00ab para\u00eetre ce qu\u2019on est \u00bb, simplement, dans la pure identit\u00e9 \u00e0 soi-m\u00eame, tel qu\u2019on peut se vivre sans \u00eatre asservi par le regard des autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Essaye donc de conna\u00eetre qui tu es, toi-m\u00eame, <em>authentiquement<\/em>, et d\u2019agir en cons\u00e9quence. Tu pourras alors devenir <em>Toi<\/em> au lieu de te faire \u00e0 l\u2019image du d\u00e9sir de l\u2019<em>autre<\/em>. Tu d\u00e9couvriras ta \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 profonde\u00a0\u00bb qu&rsquo;il te reste \u00e0 accomplir. Soit. Mais on en revient toujours au m\u00eame obstacle : o\u00f9 donc se trouve enfoui ce tr\u00e9sor mythique, si profond\u00e9ment que tu passeras ta vie \u00e0 courir apr\u00e8s? Qu\u2019est-ce qui garantit que derni\u00e8re ton masque social il n\u2019y a pas encore d\u2019autres masques ? ou encore que prendre un masque, c\u2019est justement ce \u00e0 quoi tu veux jouer, \u00e0 ta mani\u00e8re propre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ta personnalit\u00e9, tu en connais quelques traits, il y a cette ritournelle qui t\u2019habite, la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un d\u00e9sir, quelques convictions. Et en m\u00eame temps, c&rsquo;est cet obscur dispositif inachev\u00e9, fait de parties censur\u00e9es et d&rsquo;autres complaisamment expos\u00e9es, o\u00f9 surface et \u00ab profondeur\u00a0\u00bb sont indissociables et dont l&rsquo;image est anim\u00e9e par le d\u00e9sir de reconnaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>5. Qui deviens-tu ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es<\/em> est une formule de l&rsquo;identit\u00e9 close excluant l&rsquo;autre. <em>Tu es Fran\u00e7ais<\/em>, <em>deviens Fran\u00e7ais<\/em>, r\u00e9alise pleinement cette appartenance, ne cherche pas un illusoire m\u00e9tissage; <em>tu es \u00e9tranger, tu resteras \u00e9tranger<\/em>, tu ne peux devenir ce que tu n&rsquo;es pas. Tu occupes une place dans la soci\u00e9t\u00e9, reste l\u00e0 o\u00f9 tu es, accomplis juste ton destin. Aussi bien: tu es un d\u00e9linquant de bas ou de haut vol, tu resteras d\u00e9linquant &#8211; tant pis, fais-le bien, dira le cynique. Tu es compatissant et g\u00e9n\u00e9reux, tant mieux, continue de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A moins que tu ne sois pas ceci ou cela dans une d\u00e9finition close. Des virtualit\u00e9s multiples sommeillent en toi et tu peux choisir de les accomplir, transformant la <em>puissance<\/em> en <em>acte,<\/em> r\u00e9alisant telle capacit\u00e9 plut\u00f4t que telle autre. Mais ces virtualit\u00e9s, tu ne peux les conna\u00eetre qu&rsquo;en les actualisant, tu ne peux savoir si et comment d&rsquo;autres virtualit\u00e9s \u00e9taient possibles: l&rsquo;essai de ta vie, c&rsquo;est ta vie m\u00eame. C\u2019est cela ta finitude : les possibilit\u00e9s sont peut-\u00eatre infinies, mais en choisir une, c\u2019est abandonner les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette notion de virtualit\u00e9 est une explication circulaire : c\u2019est arriv\u00e9 parce que c\u2019\u00e9tait virtuel, c\u2019\u00e9tait virtuel puisque c\u2019est arriv\u00e9. Je lui pr\u00e9f\u00e8re la notion d\u2019 \u00ab \u00e9mergence \u00bb, l\u2019apparition de quelque chose de neuf et d\u2019impr\u00e9visible, irr\u00e9ductible au d\u00e9j\u00e0-l\u00e0 et qu\u2019il d\u00e9pend de toi d\u2019accueillir. L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9mergence me para\u00eet plus f\u00e9conde, plus <em>pragmatique<\/em>, faisant signe vers un possible \u00e0 oser, tandis que celle de virtualit\u00e9 est plus <em>m\u00e9taphysique<\/em>, d\u00e9signant un possible d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<\/p>\n<div id=\"attachment_278\" style=\"width: 210px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/escher-nature-morte-dans-une-sph\u00e8re-1935-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-278\" class=\"size-medium wp-image-278\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/escher-nature-morte-dans-une-sph\u00e8re-1935-2-200x300.jpg\" alt=\"Escher, Nature morte dans une sph\u00e8re\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/escher-nature-morte-dans-une-sph\u00e8re-1935-2-200x300.jpg 200w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/escher-nature-morte-dans-une-sph\u00e8re-1935-2-684x1024.jpg 684w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/escher-nature-morte-dans-une-sph\u00e8re-1935-2.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-278\" class=\"wp-caption-text\">Escher, Nature morte dans une sph\u00e8re<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, ta \u00ab personnalit\u00e9 \u00bb \u00e9nigmatique n&rsquo;est pas une donn\u00e9e toute faite de la naissance et de l\u2019\u00e9ducation, c&rsquo;est un devenir, c&rsquo;est ce que tu fais par tes choix. Si les formes de vie qui sont les tiennes sont d\u00e9termin\u00e9es par ce que tu es, alors pas besoin de dire \u00ab deviens \u00bb ; si tu es capable de choix libre, alors tu deviens, mais tu ne deviens pas n\u00e9cessairement ce que tu es, tu passes \u00e0 un <em>autre que toi<\/em>, dans une diff\u00e9rence avec toi-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme telle, la \u00ab libert\u00e9 de choix \u00bb est un postulat, un pari sur le libre-arbitre ; le rabat-joie pourra toujours dire : tous tes choix sont pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s par ce que tu es, ta libert\u00e9 est une illusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>6. Kant. Pense par toi-m\u00eame<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>Les Lumi\u00e8res, c\u2019est la sortie de l\u2019homme hors de l\u2019\u00e9tat de tutelle dont il est lui-m\u00eame responsable. L\u2019\u00e9tat de tutelle est l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 se servir de son entendement sans la conduite d\u2019un autre (&#8230;) <\/em>Sapere aude!<em> Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voil\u00e0 la devise des lumi\u00e8res<\/em> \u00bb, d\u00e9clare Kant dans <em>Qu\u2019est-ce que les Lumi\u00e8res?<\/em> (1784), devise emprunt\u00e9e au po\u00e8te Horace et qu\u2019il reformule aussi en : \u00ab <em>pense par toi-m\u00eame<\/em> \u00bb. Voil\u00e0 une autre forme de l\u2019injonction paradoxale: on t\u2019ordonne de ne pas recevoir d\u2019ordre pour ce qu\u2019il en est de l\u2019exercice de ta pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Kant annonce la couleur : il y faut du courage, le courage de se lib\u00e9rer des pr\u00e9jug\u00e9s communs. On ne peut m\u00fbrir \u00e0 cette libert\u00e9 que dans la libert\u00e9, assure-t-il. Cependant, il y a une place pour l\u2019autorit\u00e9 \u00e9ducative d\u2019un ma\u00eetre. Chacun a besoin d\u2019\u00ab <em>un ma\u00eetre qui batte en br\u00e8che sa volont\u00e9 particuli\u00e8re et le force \u00e0 ob\u00e9ir \u00e0 une volont\u00e9 universellement valable, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle chacun puisse \u00eatre libre.<\/em> \u00bb <em>Forcer chacun \u00e0 \u00eatre libre<\/em> (sous la loi de la raison): voil\u00e0 un paradoxe inqui\u00e9tant qui porte la trace de Rousseau. Autre probl\u00e8me soulev\u00e9 par Kant lui-m\u00eame: ce ma\u00eetre est un homme, il a donc lui-m\u00eame besoin d\u2019un ma\u00eetre (<em>Id\u00e9e d\u2019une histoire universelle<\/em>, 6\u00e8me proposition).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment sortir de ces incoh\u00e9rences ? Pour Kant, <em>penser par soi-m\u00eame<\/em> est un programme d\u2019\u00e9mancipation r\u00e9alisable par chacun, car penser c\u2019est exercer sa raison, facult\u00e9 \u00e9galement partag\u00e9e par tous, et c&rsquo;est pourquoi, il faut sortir de ce pi\u00e8ge de facilit\u00e9 et de l\u00e2chet\u00e9 qui consiste \u00e0 s\u2019en remettre trop longtemps \u00e0 d\u2019autres : <em>penser par soi-m\u00eame <\/em>donc, et n\u2019avoir pour ma\u00eetre que sa raison propre-et-universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, la Raison est la capacit\u00e9 de s\u2019\u00e9lever \u00e0 une loi universelle. En tant que, sur le plan moral, tu formules toi-m\u00eame cette loi &#8211; sinon elle n\u2019aurait pas de valeur morale mais seulement le pouvoir d\u2019une contrainte sociale &#8211;\u00a0 elle signe ton autonomie (<em>auto-nomos<\/em> : capacit\u00e9 de se donner \u00e0 soi-m\u00eame une loi), c\u2019est-\u00e0-dire ta libert\u00e9. Cette loi a la forme de toute loi, celle de l\u2019universalit\u00e9 : <em>agis de telle sorte que la maxime de ton action soit universalisable<\/em> (qu\u2019elle vaille \u00e9galement pour tous et pour chacun), qu&rsquo;on peut formuler :<em>agis de telle sorte que tu traites autrui comme une fin en soi<\/em> (en tant que sujet d\u2019une libert\u00e9) <em>et jamais seulement comme un moyen<\/em> (pour une fin quelconque). Ce qui exclut le meurtre, le vol, le mensonge, etc. Cet \u00ab imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique \u00bb te fait libre en tant que tu ob\u00e9is \u00e0 une loi que tu t\u2019es toi-m\u00eame prescrit, une loi qui te d\u00e9tache des contingences empiriques et de la contrainte des int\u00e9r\u00eats sensibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le <em>deviens ce que tu es<\/em> convient parfaitement \u00e0 l\u2019<em>\u00e9thique<\/em> des Anciens, au projet d\u2019une sagesse pratique conditionn\u00e9e par la situation; avec Kant on passe \u00e0 une <em>morale<\/em> du devoir inconditionn\u00e9, celle de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique. D\u2019une subjectivit\u00e9 concr\u00e8te soucieuse de la \u00ab vie bonne \u00bb, on passe \u00e0 une subjectivit\u00e9 formelle \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 des \u00eatres raisonnables. Il y a un \u00ab devenir-universel \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es<\/em> garde un sens avec Kant, puisque tu es porteur, comme tout autre, d\u2019une raison que tu dois accomplir : ton destin moral est d\u2019ins\u00e9rer l\u2019universel de la loi dans la singularit\u00e9 de ton existence, ce que personne ne peut faire \u00e0 ta place. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, <em>deviens ce que tu es<\/em> n\u2019a pas grand sens, car tu es un \u00eatre double, en conflit avec toi-m\u00eame, entre la sensibilit\u00e9 (qui t\u2019asservit) et la raison (qui te lib\u00e8re). La t\u00e2che de devenir un pur \u00eatre de raison est inaccessible, et m\u00eame absurde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019abstraction formaliste de Kant, qui a sa l\u00e9gitimit\u00e9, rend difficile de d\u00e9duire des obligations morales concr\u00e8tes dans un contexte donn\u00e9. Kant fait un devoir, pour chacun, de d\u00e9velopper ses dons naturels, de travailler au bonheur d\u2019autrui, d\u2019\u0153uvrer en faveur de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une R\u00e9publique parfaite et d\u2019une \u00ab <em>Soci\u00e9t\u00e9 des nations<\/em> \u00bb (<em>Id\u00e9e d\u2019une histoire universelle,<\/em> 6\u00e8me proposition). C\u2019est l\u2019id\u00e9e-fin d\u2019un devenir-commun de l\u2019humanit\u00e9, qui, si \u00e9loign\u00e9 et incertain qu\u2019il soit, doit guider l\u2019action de chacun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>7. Hegel et la dialectique du devenir<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hegel dialectise par le \u00ab travail du n\u00e9gatif \u00bb l\u2019id\u00e9e d\u2019une histoire universelle de Kant. Il d\u00e9crit une anthropogen\u00e8se: l&rsquo;homme n&rsquo;<em>est<\/em> homme que comme conscience <em>de soi<\/em>. Il a \u00e0 le <em>devenir<\/em>, s&rsquo;\u00e9levant au-dessus de la simple vie animale. Il ne peut le faire qu&rsquo;en sortant de soi pour revenir \u00e0 soi, il ne peut le faire que par la rencontre d&rsquo;<em>un autre<\/em>. C\u2019est la dialectique du d\u00e9sir qui est d\u00e9sir de reconnaissance par l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hegel d\u00e9crit cette rencontre comme un affrontement : chacun met en jeu sa vie, c\u2019est le seul moyen d\u2019\u00e9tablir qu\u2019il est d\u00e9gag\u00e9 de l&rsquo;animalit\u00e9. Or, il se trouve que l\u2019un des deux pr\u00e9f\u00e8re garder sa vie en \u00e9change de sa servitude. Il y a donc un ma\u00eetre et un esclave. Mais la situation se renverse. Le ma\u00eetre n\u2019a obtenu qu\u2019une fausse reconnaissance puisqu\u2019il est reconnu par une libert\u00e9 supprim\u00e9e. De plus, le ma\u00eetre est sous la d\u00e9pendance du serviteur pour sa subsistance. Le serviteur, au contraire, par son travail, met sa marque sur l\u2019objet qu\u2019il fa\u00e7onne et peut se reconna\u00eetre ainsi dans l\u2019objet: il r\u00e9alise sa conscience de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tape finale c\u2019est la reconnaissance r\u00e9ciproque, la communaut\u00e9 des consciences de soi, d\u00e9passant la scission entre la vie singuli\u00e8re et la v\u00e9rit\u00e9 universelle, dans un Nous que Hegel nomme <em>l\u2019Esprit<\/em>: \u00ab <em>un Moi qui est un Nous et un Nous qui est un Moi<\/em> \u00bb dit-il dans une formule quelque peu mystique (<em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;Esprit<\/em>, \u00e9d. Aubier. I p.154.). C\u2019est en quelque sorte un devenir-commun incarn\u00e9 dans une communaut\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La dialectique du ma\u00eetre et de l\u2019esclave articule la nature et la culture, le soi et l&rsquo;autre, le d\u00e9sir et la mort, la jouissance et le travail, le pouvoir et l\u2019ali\u00e9nation. C&rsquo;est un mythe rationnel, qui n&rsquo;a pas de r\u00e9alit\u00e9 proprement historique, mais seulement la valeur d&rsquo;\u00eatre une s\u00e9quence de devenir qui est une matrice pour comprendre toutes sortes de situations humaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;op\u00e9rateur d\u00e9cisif qu&rsquo;introduit Hegel est la n\u00e9gativit\u00e9. Etre \/ N\u00e9ant \/ Devenir. <em>Etre<\/em> est le concept le plus g\u00e9n\u00e9ral qui soit, il est <em>in-<\/em>d\u00e9termin\u00e9, vide, et par cons\u00e9quent identique \u00e0 sa n\u00e9gation, le <em>N\u00e9ant<\/em>. N\u00e9gation de la n\u00e9gation, nouvelle position enrichie des pr\u00e9c\u00e9dentes, advient le <em>Devenir<\/em> \u00ab <em>qui en \u00e9tant, n&rsquo;est pas, et qui en n&rsquo;\u00e9tant pas, est<\/em> \u00bb: il n&rsquo;est pas encore ce qu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0, et d\u00e9j\u00e0 plus ce qu&rsquo;il est encore, entre pass\u00e9, pr\u00e9sent et futur.<\/p>\n<div id=\"attachment_298\" style=\"width: 320px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/jeu_de_paume_bd.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-298\" class=\" wp-image-298\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/jeu_de_paume_bd-300x198.jpg\" alt=\"J-L David, Serment du Jeu de paume\" width=\"310\" height=\"205\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/jeu_de_paume_bd-300x198.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/jeu_de_paume_bd-455x300.jpg 455w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/jeu_de_paume_bd.jpg 900w\" sizes=\"auto, (max-width: 310px) 100vw, 310px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-298\" class=\"wp-caption-text\">J-L David, Serment du Jeu de paume<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deviens, donc, mais ce faisant tu dois te perdre en l&rsquo;autre pour te retrouver en toi, tu dois <em>devenir ce que tu n&rsquo;es pas<\/em> pour acc\u00e9der \u00e0 un Soi \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la valeur d&rsquo;un Nous. Or, avec Hegel, le Devenir n&rsquo;est que l&rsquo;auto-d\u00e9veloppement de ce qui est donn\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part: l&rsquo;Absolu se perd dans la Nature et se retrouve dans l&rsquo;Esprit ; son terme achev\u00e9 est l&rsquo;Esprit se sachant lui-m\u00eame: \u00ab <em>L&rsquo;Esprit se produit lui-m\u00eame, il se fait lui-m\u00eame ce qu&rsquo;il est <\/em>\u00bb (<em>La Raison dans l&rsquo;histoire<\/em>). L\u2019Esprit <em>devient ce qu\u2019il est.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui vaut \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Esprit du monde, vaut aussi \u00e0 celui de la singularit\u00e9 du h\u00e9ros tragique : \u00ab <em>La force des grands caract\u00e8res consiste pr\u00e9cis\u00e9ment en ce qu&rsquo;ils ne choisissent pas, mais sont d&#8217;embl\u00e9e et depuis toujours ce qu&rsquo;ils veulent et accomplissent. Ils sont ce qu&rsquo;ils sont<\/em> \u00bb (<em>Esth\u00e9tique<\/em>, IV, 282-283 1835.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le devenir d\u00e9veloppe l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des virtualit\u00e9s de l&rsquo;Etre (forme vide) pour aboutir \u00e0 l&rsquo;Esprit absolu (r\u00e9alit\u00e9 achev\u00e9e, en soi et pour soi) et c\u2019est Hegel qui en est le penseur. Hegel s&rsquo;ach\u00e8ve sur la fermeture du Syst\u00e8me, la cl\u00f4ture du Devenir. La v\u00e9rit\u00e9 est circulaire, elle \u00ab <em>a pour commencement sa fin comme son but<\/em> \u00bb. Transpos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du Soi individuel, on est revenu au d<em>eviens ce que tu es<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, le devenir insiste, l&rsquo;Histoire n&rsquo;est pas finie, ni sous les esp\u00e8ces du lib\u00e9ralisme politique et \u00e9conomique, fa\u00e7on Hegel, ni sous celle d\u2019un \u00ab r\u00e8gne de la libert\u00e9 \u00bb fa\u00e7on communisme de Marx : elle continue de b\u00e9gayer. Quant au Soi, il entreprend toujours pour lui-m\u00eame une nouvelle aventure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>8. Nietzsche. Deviens celui que tu es<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a bien une dizaine d\u2019occurrences de la maxime dans l\u2019oeuvre de Nietzsche. Il est difficile d\u2019en faire une interpr\u00e9tation unique chez celui qui pratique une pens\u00e9e fragmentaire exprim\u00e9e dans des aphorismes et rejette toute construction syst\u00e9matique, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de Hegel donc. On trouvera un tableau des diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations possibles dans <a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/?p=229\"><span style=\"color: #0000ff;\">l\u2019article consacr\u00e9 \u00e0 Nietzsche<\/span><\/a>. Je r\u00e9sume ici l\u2019une d\u2019entre elles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nos pens\u00e9es et nos actions sont l\u2019expression &#8211; ou le sympt\u00f4me &#8211; de forces inconscientes qui s\u2019affrontent en nous : forces actives ou r\u00e9actives, forces affirmatives ou n\u00e9gatrices, Nietzsche les appelle des \u00ab instincts \u00bb non pour en faire des pulsions fig\u00e9es, mais pour en accentuer le caract\u00e8re inconscient: <em>nous ne voulons pas,<\/em> <em>c&rsquo;est<\/em> <em>quelque chose qui veut <\/em>e<em>n nous<\/em>. Chaque situation voit s\u2019exprimer une certaine configuration de ces forces o\u00f9 l\u2019une vient \u00e0 l\u2019emporter sur les autres et qu\u2019on appelle alors une volont\u00e9. Ceci vaut aussi bien au niveau des individualit\u00e9s qu\u2019\u00e0 celui des \u00ab <em>formations de souverainet\u00e9<\/em> \u00bb propres aux soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche proc\u00e8de \u00e0 l\u2019analyse \u00ab g\u00e9n\u00e9alogique \u00bb de ces configurations. Il les <em>interpr\u00e8te<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il d\u00e9voile la force qui est \u00e0 l\u2019oeuvre dans tel ou tel type humain (par exemple le pr\u00eatre, le guerrier, le savant, l\u2019artiste), et les <em>\u00e9value<\/em>, selon le crit\u00e8re de l\u2019intensit\u00e9 vitale qui s\u2019y exprime : est <em>bien<\/em> ce qui conduit \u00e0 un accroissement de la vie. Ce qui produit le maximum d\u2019accroissement ce sont les forces actives-affirmatives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet accroissement s\u2019exprime dans des individus rares. Dans les foules humaines, ce qui domine ce sont les forces r\u00e9actives et n\u00e9gatrices, le ressentiment contre les hommes forts, la n\u00e9gation de la vie, un id\u00e9al de m\u00e9diocrit\u00e9 et de soumission qui est encourag\u00e9 par les pr\u00eatres. L\u2019homme fort de la \u00ab <em>volont\u00e9 de puissance<\/em> \u00bb (qui n\u2019est pas la volont\u00e9 du pouvoir, souvent vulgaire, pas non plus le militarisme imp\u00e9rial, honni par Nietzsche, mais plut\u00f4t quelque chose comme la <em>puissance de la volont\u00e9<\/em>), cet homme fort est menac\u00e9 dans son envol par le vouloir r\u00e9actif des faibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens celui que tu es<\/em> s\u2019adresse donc \u00e0 cet homme qui sort du lot, se lib\u00e8re de tout le fatras moralisant de l\u2019amour universel, et donne libre cours \u00e0 son vouloir. Impitoyable pour lui-m\u00eame et pour les autres, il est supr\u00eamement \u00e9go\u00efste et tout autant supr\u00eamement g\u00e9n\u00e9reux : il dilapide toute l\u2019\u00e9nergie d\u00e9bordante qui l\u2019anime. Nietzsche pense principalement \u00e0 l\u2019aristocratie des cr\u00e9ateurs, aux artistes qui inscrivent une forme dans le chaos : c\u2019est l\u2019art qui donne sens \u00e0 la vie et nous console du tragique de l\u2019existence.<\/p>\n<div id=\"attachment_300\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/masque-villa-500.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-300\" class=\"size-medium wp-image-300\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/masque-villa-500-300x225.jpg\" alt=\"Masques comique et tragique, Rome\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/masque-villa-500-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/masque-villa-500-400x300.jpg 400w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/masque-villa-500.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-300\" class=\"wp-caption-text\">Masques comique et tragique, Rome<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019<em>Etre<\/em> stable des anciens m\u00e9taphysiciens, comme \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un progr\u00e8s dans l&rsquo;histoire, propre aux philosophes des Lumi\u00e8res, Nietzsche a substitu\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un <em>devenir, <\/em>succession de moments culminants, comme en ont connus, dans leurs configurations propres, l\u2019antiquit\u00e9 grecque et la Renaissance. A nouveau, une possibilit\u00e9 s&rsquo;ouvre, nous dit-il. L\u2019homme est une <em>fl\u00e8che<\/em>, l\u2019homme est un <em>pont<\/em> &#8211; en route vers le <em>surhomme<\/em> &#8211; vers un homme \u00e0 venir qui proc\u00e8dera \u00e0 de nouvelles \u00e9valuations. Cet homme qui surpassera l&rsquo;homme est un heureux hasard qui surgira dans le contexte d\u2019une nouvelle civilisation europ\u00e9enne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce <em>deviens ce que tu es<\/em> peut donc s\u2019interpr\u00e9ter comme un devenir-autre, comme un <em>deviens ce que tu n\u2019es pas<\/em>, quoique Nietzsche n\u2019utilise pas cette formule. Dans tous les cas, la maxime s\u2019adresse \u00e0 un \u00eatre d\u2019exception, un \u00ab <em>esprit libre<\/em> \u00bb, un cr\u00e9ateur solitaire qui se tient \u00ab <em>\u00e0 distance<\/em> \u00bb de la multitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong>Le collectif, le commun, sont m\u00e9pris\u00e9s : \u00ab <em>Et comment pourrait-il y avoir un \u00ab bien commun \u00bb ? Le mot renferme une contradiction. Ce qui peut \u00eatre mis en commun n\u2019a jamais que peu de valeur<\/em> \u00bb (<em>Par del\u00e0 le bien et le mal<\/em> \u00a743). Nietzsche assimile la r\u00e9volte des Communards \u00e0 celle d&rsquo;une <strong>\u00ab <\/strong><em>classe barbare d\u2019esclaves<strong>\u00a0\u00bb.<\/strong><\/em> La foule est toujours anim\u00e9e par le ressentiment vis-\u00e0-vis ce qui la d\u00e9passe, n\u00e9gatrice du libre \u00e9panouissement de la vie. <em>Le Temps des cerises<\/em>, comme n\u00e9gation de la vie ? C&rsquo;est Nietzsche qui est d\u00e9pass\u00e9 par tout ce qui ressemble \u00e0 une esp\u00e9rance r\u00e9volutionnaire ! Il est nostalgique du \u00ab\u00a0f\u00e9odal<em> \u00bb, <\/em>r\u00eavant \u00e0\u00a0<em>\u00ab<\/em><em> l\u2019\u00e9levage d\u2019une caste nouvelle dirigeant l\u2019Europe \u00bb <\/em>comme terreau pour l&rsquo;\u00e9closion des esprits libres et des cr\u00e9ateurs<em>.<\/em>\u00a0 Il est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019universalisme de Kant et de la synth\u00e8se de Hegel (deux auteurs qui ont admir\u00e9 la R\u00e9volution fran\u00e7aise), tout comme du projet communiste de Marx.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>9. Freud-Lacan. Qu\u2019advienne le sujet ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Freud, sous bien des aspects, n&rsquo;est pas loin de Nietzsche: il y a des pulsions et des repr\u00e9sentations dont l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conscience est barr\u00e9 mais qui ne sont pas sans effets sur la sc\u00e8ne de notre vie sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>Wo Es war soll Ich werden<\/em> \u00bb prescrivait Sigmund Freud (<em>Nouvelles conf\u00e9rences<\/em>). Traduction litt\u00e9rale: \u00ab <em>L\u00e0 ou le \u00e7a \u00e9tait, doit devenir le Moi<\/em> \u00bb. L\u2019interpr\u00e9tation qui a prosp\u00e9r\u00e9 dans le monde anglo-saxon, sous la d\u00e9nomination de l\u2019 \u00ab Ego-psychologie \u00bb, fait de cette formule l&rsquo;expression d&rsquo;un conflit entre le \u00ab \u00e7a \u00bb, r\u00e9servoir des pulsions, r\u00e9gi par le principe du plaisir, le \u00ab Moi \u00bb, ordonn\u00e9 par le principe de r\u00e9alit\u00e9, et le \u00ab Surmoi \u00bb, juge et censeur &#8211; le premier inconscient, les deux autres en partie conscients, en partie inconscients. Le but vis\u00e9 est alors de renforcer le Moi pour canaliser le \u00e7a, r\u00e9duire l&#8217;emprise du Surmoi et adapter la personne au monde social : \u00ab <em>le moi doit d\u00e9loger le \u00e7a <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin de cette interpr\u00e9tation r\u00e9ductrice, Jacques Lacan retraduit la formule ainsi: \u00ab <em>L\u00e0 o\u00f9 c\u2019\u00e9tait, le sujet doit advenir<\/em> \u00bb (<em>Les quatre concepts<\/em> Chap.IV). En place du \u00e7a (<em>c&rsquo;<\/em>), produire l\u2019av\u00e8nement du sujet, plut\u00f4t que du Moi, qu&rsquo;est-ce \u00e0 dire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a deux sc\u00e8nes, l\u2019une o\u00f9 le langage est r\u00e9gl\u00e9 par les cadres sociaux ; l\u2019autre o\u00f9 le langage fonctionne comme une cha\u00eene de signifiants. Sur la sc\u00e8ne sociale r\u00e8gne le sujet au sens ordinaire du terme, le Moi qui se croit ma\u00eetre dans sa maison ; sur l\u2019autre sc\u00e8ne r\u00e8gne le \u00ab sujet de l\u2019inconscient \u00bb domin\u00e9 compulsivement par des signifiants primordiaux (\u00e0 commencer par le signifiant \u00ab phallique \u00bb), des signifiants inaccessibles qui interf\u00e8rent parfois dans les failles du discours ou de l\u2019action, par exemple sous la forme d\u2019un lapsus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel est l\u2019effet de la cure psychanalytique ? Le sujet (c\u2019est quand m\u00eame bien le m\u00eame qui traverse les deux sc\u00e8nes) r\u00e9alise l\u2019assomption de son d\u00e9sir et gagne une fluidification de la cha\u00eene des signifiants au lieu d\u2019\u00eatre asservi par eux dans la souffrance.<\/p>\n<p>Au final, le sujet accepte son assujettissement au langage, le langage \u00e9tant ce qui le s\u00e9pare du r\u00e9el. Il accepte une \u00ab <em>v\u00e9rit\u00e9 insupportable<\/em> \u00bb qui lui permet d\u2019avancer au lieu de rester fix\u00e9 dans la r\u00e9p\u00e9tition st\u00e9rile de son sympt\u00f4me. \u00ab <em>La psychanalyse peut accompagner le patient jusqu&rsquo;\u00e0 la limite extatique du \u00ab Tu es cela \u00bb, o\u00f9 se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 lui le chiffre de sa destin\u00e9e mortelle mais il n&rsquo;est pas en notre seul pouvoir de praticien de l&rsquo;amener \u00e0 ce moment o\u00f9 commence le v\u00e9ritable voyage<\/em> \u00bb nous dit Lacan (<em>Ecrits<\/em> p.100). Et J.-B. Pontalis pr\u00e9cise : \u00ab <em>En analyse, il ne s\u2019agit jamais de revenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur mais de favoriser la venue d\u2019un autre \u00e9tat qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le v\u00f4tre<\/em> \u00bb (T\u00e9l\u00e9rama n\u00b0 du 24-3-1999). C\u2019est une perspective existentielle plus que m\u00e9dicale.<\/p>\n<div id=\"attachment_279\" style=\"width: 243px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/honor\u00e9-daumier-un-fran\u00e7ais-peint-par-lui-m\u00eame-1848.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-279\" class=\"size-medium wp-image-279\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/honor\u00e9-daumier-un-fran\u00e7ais-peint-par-lui-m\u00eame-1848-233x300.jpg\" alt=\"Daumier, Un Fran\u00e7ais peint par lui-m\u00eame\" width=\"233\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/honor\u00e9-daumier-un-fran\u00e7ais-peint-par-lui-m\u00eame-1848-233x300.jpg 233w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/honor\u00e9-daumier-un-fran\u00e7ais-peint-par-lui-m\u00eame-1848-795x1024.jpg 795w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/honor\u00e9-daumier-un-fran\u00e7ais-peint-par-lui-m\u00eame-1848.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 233px) 100vw, 233px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-279\" class=\"wp-caption-text\">Daumier, Un Fran\u00e7ais peint par lui-m\u00eame<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu&rsquo;il en soit, <em>deviens ce que tu es<\/em> n&rsquo;a pas de sens: le sujet est cliv\u00e9 par les oppositions: \u00e7a\/moi, soi\/image de soi, conscient\/inconscient, sujet\/Autre, ali\u00e9n\u00e9 au signifiant par le langage. Il est structurellement divis\u00e9, et, d\u00e8s la parturition, marqu\u00e9 par un manque ou une perte, cause du d\u00e9sir. Le Moi des identifications et des masques sociaux n&rsquo;est pas une donn\u00e9e qu&rsquo;il faudrait r\u00e9aliser. C\u2019est le sujet (plut\u00f4t que le Moi) qui se construit \u00e0 partir de la conscience de ses d\u00e9terminations inconscientes. <em>Il sait qu&rsquo;il ne sait pas, <\/em>il conna\u00eet sa m\u00e9connaissance, il se sait cliv\u00e9 par l&rsquo;Autre qu&rsquo;il n&rsquo;a pas cr\u00e9\u00e9: les autres (ordre de l\u2019imaginaire), l&rsquo;Autre du langage et de la culture (ordre du symbolique).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc finalement \u00e0 la fois un <em>deviens ce que tu es<\/em>, puisque cette cha\u00eene de signifiants qui t\u2019habite tu n\u2019en disposes pas \u00e0 ta guise &#8211; et un <em>deviens ce que tu n\u2019es pas<\/em>, puisque s\u2019ouvre devant toi le v\u00e9ritable voyage : ce que tu feras de ton existence singuli\u00e8re, qui n\u2019est pas d\u00e9fini \u00e0 l\u2019avance. Mais de cela la psychanalyse n\u2019a pas la cl\u00e9, juste le moyen d\u2019en d\u00e9blayer la voie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>10. Beauvoir-Sartre. Deviens ce que tu n\u2019es pas ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019inconscient n\u2019est pour Sartre qu\u2019une <em>conscience de mauvaise foi<\/em> qui refuse de reconna\u00eetre son propre pouvoir: l&rsquo;homme n&rsquo;est pas d\u00e9termin\u00e9 par son pass\u00e9 mais plac\u00e9 en face de choix dans des situations qu&rsquo;il n&rsquo;a pas choisies. Il est l\u2019\u00eatre qui <em>se fait \u00eatre<\/em>, assumant cette responsabilit\u00e9 ou la contournant avec mauvaise foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette perspective, Simone de Beauvoir initie une r\u00e9flexion sur le genre dans <em>Le Deuxi\u00e8me sexe<\/em> (1949): \u00ab <em>on ne na\u00eet pas femme, on le devient<\/em> \u00bb, on n&rsquo;<em>est<\/em> pas femme, on le <em>devient<\/em>. Une femme na\u00eet biologiquement femme, mais elle ne na\u00eet pas subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;homme, elle le devient, en tant que la femme se d\u00e9finit, dans les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales, par des st\u00e9r\u00e9otypes: inf\u00e9riorit\u00e9, soumission, s\u00e9duction, oblation, etc. Ces st\u00e9r\u00e9otypes de la \u00ab f\u00e9minit\u00e9 \u00bb ne sont pas fond\u00e9s en nature, ils sont culturellement d\u00e9termin\u00e9s. Pendant des si\u00e8cles, priv\u00e9es de libert\u00e9, les femmes n&rsquo;ont pu s&rsquo;accomplir, sauf exception, pour devenir autre chose que ce \u00e0 quoi les assignait leur statut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0 o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9volu\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 elles ont conquis des droits, les femmes ne sont plus l&rsquo;autre ali\u00e9n\u00e9 de l&rsquo;homme, elles sont <em>devenues<\/em> femmes en tant que sujets \u00e9mancip\u00e9s. Elles s&rsquo;inventent femmes par l&rsquo;exercice de leur libert\u00e9, dans une situation historique qui le permet. Il n&rsquo;y a pas, tout autant, d&rsquo;essence de l&rsquo;\u00e9ternel masculin: <em>on ne na\u00eet pas homme, on le devient<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette th\u00e8se, initiatrice des \u00ab \u00e9tudes du genre \u00bb, est coh\u00e9rente avec l\u2019ontologie existentielle expos\u00e9e par Jean-Paul Sartre dans <em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em> (1943). Selon Sartre, y a deux modes d\u2019\u00eatre : l\u2019\u00ab \u00eatre-en-soi \u00bb des choses, l\u2019\u00ab \u00eatre-pour-soi \u00bb de l&rsquo;homme comme conscience de soi. Les choses ne sont que ce qu\u2019elles sont ; l\u2019homme n&rsquo;est pas ce qu\u2019il est, il <em>existe<\/em> (<em>ex-sister<\/em> : \u00eatre \u00e0 distance de soi), il n\u2019est pas, il a \u00e0 \u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pour-soi, c\u2019est le <em>n\u00e9ant<\/em> introduit dans l\u2019\u00eatre-en-soi : fissure, faille, manque par o\u00f9 arrive la conscience et la libert\u00e9. Aussi l\u2019homme est-il <em>l\u2019\u00eatre qui est ce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas et n&rsquo;est pas ce qu&rsquo;il est<\/em> (<em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em> p.711): caract\u00e9ristique du devenir, reprise \u00e0 Hegel. L\u2019homme est toujours en avance sur soi, il se pro-jette vers un <em>\u00e0-venir<\/em> qui donne sens en retour \u00e0 son pass\u00e9. Il y a ouverture des possibles dans une faille entre pass\u00e9 et futur o\u00f9 peut advenir du neuf. Cette \u00ab n\u00e9antisation \u00bb qui fait d\u00e9crocher du pur \u00eatre-en-soi co\u00efncide avec la libert\u00e9 comme auto-production : c&rsquo;est pourquoi, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;homme, \u00ab <em>l\u2019existence pr\u00e9c\u00e8de et commande l\u2019essence<\/em>. \u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_277\" style=\"width: 215px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/AVT_Arthur-Rimbaud_8732.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-277\" class=\"size-medium wp-image-277\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/AVT_Arthur-Rimbaud_8732-205x300.jpeg\" alt=\"Rimbaud en Abyssinie. Du po\u00e8te au trafiquant\" width=\"205\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/AVT_Arthur-Rimbaud_8732-205x300.jpeg 205w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/AVT_Arthur-Rimbaud_8732.jpeg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 205px) 100vw, 205px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-277\" class=\"wp-caption-text\">Rimbaud en Abyssinie. Du po\u00e8te au trafiquant<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">De par cette structure du pour-soi, l\u2019homme est \u00ab <em>condamn\u00e9 \u00e0 \u00eatre libre<\/em> \u00bb. Et m\u00eame : \u00ab <em>Jamais nous n&rsquo;avons \u00e9t\u00e9 plus libres que sous l&rsquo;occupation allemande <\/em>\u00bb (<em>Situations<\/em> III), car si nous ne sommes pas responsables de la situation dans laquelle nous sommes jet\u00e9s, nous sommes responsables de ce que nous faisons de cette situation. Du coup, chacun \u00ab <em>porte le poids du monde entier sur ses \u00e9paules<\/em> \u00bb (<em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em> p. 639) : chacun propose une image de l\u2019homme aux autres, libre \u00e0 eux de la reprendre ou non.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est devenue notre maxime ? Il faut r\u00e9pondre \u00e0 la place de Sartre. Le prescriptif <em>deviens ce que tu es<\/em> n\u2019a pas de sens, puisque <em>tu es un devenir<\/em>. Devenir soi est impossible, puisqu\u2019il n\u2019y a pas de \u00ab soi \u00bb arr\u00eat\u00e9. Le descriptif : \u00ab deviens ce que tu deviens \u00bb convient, qu\u2019on peut reformuler, pour \u00e9viter la tautologie : \u00ab Deviens ce que tu n&rsquo;es pas \u00bb, deviens autre chose que ce que les d\u00e9terminations veulent te faire \u00eatre (par exemple, deviens r\u00e9sistant alors que tu es situ\u00e9 dans un milieu collabo), assume ta libert\u00e9, une libert\u00e9 constamment menac\u00e9e par l\u2019engluement dans la mauvaise foi. Une \u00ab mauvaise foi \u00bb qui consiste \u00e0 occulter ton angoissante libert\u00e9, en t\u2019identifiant au r\u00f4le que tu joues et aux codes que tu r\u00e9p\u00e8tes, dans le r\u00eave illusoire de co\u00efncider avec toi, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une chose, comme si ce n\u2019\u00e9tait pas toi qui avais fait le choix de te couler dans ce r\u00f4le et d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 ces codes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019 \u00ab existentialisme \u00bb de Jean-Paul Sartre reprend la n\u00e9gativit\u00e9 de la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne, sans la synth\u00e8se, sans l\u2019absorption du \u00ab n\u00e9ant \u00bb dans un \u00ab \u00eatre \u00bb final. C\u2019est une philosophie de l\u2019absolue libert\u00e9 de l\u2019homme en situation, \u00e0 l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9 du fatum nietzsch\u00e9en.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il d\u00e9crit un \u00ab \u00eatre-avec \u00bb comme structure du pour-soi, l\u2019autre est relativement absent de <em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em>, il appara\u00eet plut\u00f4t comme un intrus qui \u00ab <em>me\u00a0 vole mon monde<\/em> \u00bb et tente de me r\u00e9ifier. Sartre a renonc\u00e9 \u00e0 publier sa \u00ab morale \u00bb (<em>Cahiers pour une morale<\/em>, \u00e9crit posthume) et sa \u00ab politique \u00bb a eu peu d\u2019effets (<em>Critique de la raison dialectique<\/em>). Mais du moins n\u2019est-il pas rest\u00e9 retranch\u00e9 dans sa philosophie, il a pris le risque de \u00ab devenir \u00bb \u00e0 travers les tentatives contrast\u00e9es de ses engagements politiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>11. Deleuze-Guattari. Devenir-autre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une perspective nietzsch\u00e9enne, en rupture avec le triangle de l\u2019\u0152dipe freudien et loin de l\u2019ontologie sartrienne, Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari (<em>Mille plateaux<\/em>, dans le chapitre: Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible) d\u00e9crivent les virtualit\u00e9s du devenir, ces modifications \u00ab <em>imperceptibles<\/em> \u00bb qui nous transforment en autre chose que nous-m\u00eames: par exemple un <em>devenir-femme<\/em>, un <em>devenir-enfant<\/em> ou un <em>devenir animal<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit <em>Moby Dick<\/em>, le roman de Herman Melville. On y d\u00e9couvre le devenir-animal du capitaine Achab, entra\u00eenant ses matelots \u00e0 la poursuite de la baleine blanche, en bordure du banc des cachalots, sur le plan lisse \u2013 sans route maritime balis\u00e9e &#8211; de l&rsquo;oc\u00e9an, tandis que la baleine elle-m\u00eame est en train de devenir autre chose, une Chose absolue qui a nou\u00e9 une alliance fatale avec le capitaine apr\u00e8s avoir cannibalis\u00e9 sa jambe. Tour \u00e0 tour lenteur et vitesse des d\u00e9placements : ici, longue attente, et l\u00e0, le harpon qui jaillit et le coup de queue en retour. Intensit\u00e9 des affects entre respect et impr\u00e9cation d\u2019Achab \u00e0 l\u2019adresse de la baleine. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une identification entre l\u2019homme et l\u2019animal: les termes sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, le rapport est asym\u00e9trique, mais peut-\u00eatre que, lorsque Achab est pris dans un rapport de vitesse et de lenteur correspondant \u00e0 celui de la baleine, il a<em> des affects de baleine<\/em> &#8211; et inversement. C&rsquo;est une zone de voisinage qui \u00e9chappe \u00e0 ces coordonn\u00e9es habituelles qui font du chasseur et de sa proie des \u00e9trangers l\u2019un \u00e0 l\u2019autre et qui \u00ab <em>territorialisent<\/em> \u00bb une campagne de p\u00eache avec pour cible la meute des baleines et non le d\u00e9fi d\u2019une unique baleine. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on cherche n\u2019importe quelle baleine \u00e0 port\u00e9e de harpon, de l\u2019autre on est lanc\u00e9 sur un ligne de fuite avec une baleine singuli\u00e8re.<\/p>\n<div id=\"attachment_336\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/moby-dick-500.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-336\" class=\"size-medium wp-image-336\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/moby-dick-500-300x237.jpg\" alt=\"Moby Dick, le film de John Huston\" width=\"300\" height=\"237\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/moby-dick-500-300x237.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/moby-dick-500-379x300.jpg 379w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/moby-dick-500.jpg 571w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-336\" class=\"wp-caption-text\">Moby Dick, le film de John Huston<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9laissant les <em>formes<\/em> et les <em>sujets<\/em>, les choses et les vivants, identifi\u00e9s comme des individualit\u00e9s, et qui sont le lot le plus \u00e9vident de nos occupations, Deleuze et Guattari explorent les <em>multiplicit\u00e9s<\/em> qui nous constituent, en marge du \u00ab <em>plan d\u2019organisation<\/em> \u00bb fonctionnel de notre corps. Voil\u00e0 que des parties de notre corps se connectent \u00e0 un dehors, \u00e0 des parties d\u2019autres corps, dans un agencement particulier, sur des \u00ab <em>lignes de fuite<\/em> \u00bb qui tracent un \u00ab <em>plan d\u2019immanence ou de composition<\/em> \u00bb. Ce plan est immanent parce qu\u2019il ne pr\u00e9existe pas, il se d\u00e9couvre en m\u00eame temps qu\u2019il se d\u00e9ploie, hors des sentiers battus, et n\u2019est pas l&rsquo;expression d&rsquo;un plan d&rsquo;organisation pr\u00e9\u00e9tabli, ni la cr\u00e9ation d&rsquo;un sujet dominateur. L\u00e0 s\u2019accomplissent des devenirs \u00ab <em>minoritaires<\/em> \u00bb, car ils n\u2019engagent pas toute notre individualit\u00e9, ils op\u00e8rent selon des connexions locales et temporaires qui constituent des <em>individuations<\/em>, nomm\u00e9es par Deleuze-Guattari \u00ab <em>ecc\u00e9it\u00e9s<\/em> \u00bb : tel <em>ceci<\/em> ou tel <em>cela<\/em> qui ne se produit qu\u2019une fois (tout en s\u2019inscrivant dans une s\u00e9rie.) Ainsi nous ne sommes pas (seulement) un individu d\u00e9termin\u00e9 &#8211; une personne &#8211; mais de multiples agencements d\u00e9sirants travers\u00e9s de flux multiples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par exemple, tel cinq heures du soir au pied d\u2019un rocher face \u00e0 un lac ; telle rencontre entre deux \u00e9crivains qui produisent momentan\u00e9ment un nouveau sujet bic\u00e9phale ; telle poursuite nomade, des ann\u00e9es durant, entre le chasseur et sa proie. On pourrait les appeler aussi des \u00e9v\u00e8nements. Ce sont des devenirs. Un devenir, c\u2019est le passage d&rsquo;une fronti\u00e8re, la pouss\u00e9e hors des limites institu\u00e9es, une \u00ab <em>d\u00e9territorialisation<\/em> \u00bb qui fait sortir du plan d&rsquo;organisation dominant (existence sociale, r\u00e8gles d\u2019un m\u00e9tier, institutions familiales ou appareil d&rsquo;Etat). C&rsquo;est un \u00e9v\u00e8nement qui nous arrive et qui se comprend sous deux dimensions : la dimension <em>extensive<\/em>, faite de mouvement et de repos, de degr\u00e9s de vitesse et de lenteur (le calme plat sur l\u2019oc\u00e9an et la temp\u00eate, l\u2019attente et le combat) ; la dimension <em>intensive<\/em> avec ses affects actifs et passifs (la souffrance re\u00e7ue ou inflig\u00e9e et leur dimension mystique).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit le devenir-femme et le devenir-homme. Dans la perspective de Deleuze et Guattari, il y a de multiples hommes et de multiples femmes virtuels en chacun de nous et qui peuvent entrer dans des rapports de production de d\u00e9sir multiples. On pourrait dire diff\u00e9remment, que s\u2019il y a un devenir-femme, il n\u2019y a pas de devenir-homme car le masculin est le plan d\u2019organisation dominant \u2013 y \u00e9chapper, c\u2019est justement r\u00e9aliser un devenir-femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le devenir est doublement menac\u00e9: par l&#8217;emprise du plan d&rsquo;organisation dominant qui cherche \u00e0 le neutraliser, \u00e0 le \u00ab <em>reterritorialiser<\/em> \u00bb. Il y a toujours oscillation entre les deux plans, le plan d\u2019organisation et le plan d\u2019immanence, l\u2019un <em>dur<\/em> dont on ne peut se passer, l\u2019autre <em>souple<\/em> qui est une aventure incertaine. Le devenir est menac\u00e9 \u00e9galement par la mort, comme dans le d\u00e9sastre final de <em>Moby Dick<\/em>, lorsque l\u2019intensit\u00e9 de ce qui arrive est en exc\u00e8s sur la puissance de celui qui l\u2019\u00e9prouve ou se trouve trop loin du plan d\u2019organisation. Mais le devenir peut, au contraire, affirmer la vie, comme dans la lutte d&rsquo;un peuple opprim\u00e9, quitte \u00e0 ce que la r\u00e9volte finisse par se couler dans des institutions \u2013 dans une machine d\u2019Etat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de \u00ab <em>meute<\/em> \u00bb appara\u00eet. La meute, c\u2019est nous-m\u00eames, cette multiplicit\u00e9 ondoyante de devenirs qui nous animent lorsque nous ne sommes pas enferm\u00e9s dans les coordonn\u00e9es de notre existence. C\u2019est bien s\u00fbr aussi l\u2019\u00e9quipage ou le banc des baleines, ou certaines configurations de peuples nomades, ou le <em>r\u00e9seau social<\/em>. Le r\u00e9seau social est l\u2019expression contemporaine de ce que Deleuze et Guattari appellent un \u00ab <em>rhizome<\/em> \u00bb &#8211; cette prolif\u00e9ration chaotique de connexions -, qui peut servir de milieu \u00e0 la r\u00e9volte contre un r\u00e9gime oppressif (l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re printemps arabe, par exemple) aussi bien qu\u2019\u00e0 la propagande terroriste (l\u2019islamisme radical, par exemple). R\u00e9seau, rhizome : on retrouvera ces concepts lorsqu\u2019il s\u2019agira de faire fructifier dans notre enqu\u00eate l\u2019id\u00e9e du \u00ab commun \u00bb. N\u00e9anmoins, si Deleuze et Guattari d\u00e9cryptent le capitalisme et ses formes de domination, ils ne th\u00e9matisent pas le \u00ab commun \u00bb comme tel: c\u2019est sans doute pour eux un concept trop territorial, trop commun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi donc, quelque chose de sauvage et d&rsquo;in\u00e9dit nous emporte parfois, un devenir a-historique qui tient sa r\u00e9alit\u00e9 de lui-m\u00eame et dont la meilleure \u00e9criture est romanesque, pas biographique. La biographie d\u00e9coupe une vie en segments bien identifi\u00e9s: tu es ceci ou cela, avec ce pass\u00e9 et ce futur ; le roman explore autre chose, les f\u00ealures des devenirs-autres. Dans un devenir, le sujet et les formes s\u2019effacent (c\u2019est pour cela qu\u2019on est dans \u00ab <em>l\u2019imperceptible<\/em> \u00bb), reste le pur <em>deviens<\/em> o\u00f9 ce qui est recherch\u00e9 n\u2019est pas le but, mais le devenir lui-m\u00eame, un devenir-autre en perp\u00e9tuelle modification qui se r\u00e9alise par des \u00ab <em>ecc\u00e9it\u00e9s<\/em> \u00bb obscures et fragiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>12. Transhumanisme. Deviens illimit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin de Deleuze &#8211; mais peut-\u00eatre pas si loin ? &#8211; le courant transhumaniste. Articul\u00e9 au plan d&rsquo;organisation des organes humains plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 ces lignes de fuite deleuziennes qui tracent un plan impr\u00e9visible, il pr\u00f4ne une am\u00e9lioration de l\u2019esp\u00e8ce humaine, l\u2019augmentation de ses pouvoirs physiques et mentaux, l\u2019accroissement de ses capacit\u00e9s biologiques par une victoire sur le vieillissement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa version \u00ab scientiste \u00bb, le transhumanisme met en sc\u00e8ne la convergence des progr\u00e8s r\u00e9cents des nanotechnologies (miniaturisation), des biotechnologies (g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique, clonage), des technologies de l\u2019information (intelligence artificielle) et des sciences cognitives. Il en fait une projection futuriste : l\u2019homme bionique, la symbiose entre l\u2019humain et le robot, la perspective d\u2019un humain transg\u00e9nique chez qui la mutation programm\u00e9e remplacerait la mutation darwinienne et la seule transformation culturelle. Le transhumanisme nous ferait basculer vers un nouvel \u00e2ge \u00ab posthumain \u00bb. Au final, c\u2019est m\u00eame la victoire sur la mort et sur la violence qui est r\u00eav\u00e9e, ce qui ne serait rien de moins qu\u2019une divinisation de cette post-humanit\u00e9.<\/p>\n<div id=\"attachment_296\" style=\"width: 236px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Lhomme-bionique-Mus\u00e9e-des-sciences-de-Londres.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-296\" class=\" wp-image-296\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Lhomme-bionique-Mus\u00e9e-des-sciences-de-Londres-271x300.jpg\" alt=\"L'homme bionique, Mus\u00e9e des sciences de Londres\" width=\"226\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Lhomme-bionique-Mus\u00e9e-des-sciences-de-Londres-271x300.jpg 271w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Lhomme-bionique-Mus\u00e9e-des-sciences-de-Londres.jpg 343w\" sizes=\"auto, (max-width: 226px) 100vw, 226px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-296\" class=\"wp-caption-text\">L&rsquo;homme bionique, Mus\u00e9e des sciences de Londres<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques r\u00e9sultats spectaculaires sont d\u00e9j\u00e0 obtenus dans le domaine de la sant\u00e9 et du handicap &#8211; et, aussi bien, dans le domaine militaire ! Saisissant ce filon, le projet transhumaniste, n\u00e9 en Californie, est investi aujourd&rsquo;hui par Google, ce qui conduit \u00e0 s\u2019interroger s\u00e9rieusement sur la domination de la pens\u00e9e \u00ab lib\u00e9rale \u00bb ou plus exactement \u00ab libertarienne \u00bb, v\u00e9hicul\u00e9e par ce programme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les risques de ce devenir-autre radical ont de quoi inqui\u00e9ter: une politique de l\u2019esp\u00e8ce avec l\u2019eug\u00e9nisme, un partage in\u00e9gal des nouvelles technologies qui conforterait la s\u00e9cession des privil\u00e9gi\u00e9s, la possibilit\u00e9 de contr\u00f4ler et d\u2019asservir les hommes, l\u2019oubli de la question \u00e9cologique et de la question sociale. Il ne faut pas n\u00e9gliger non plus l\u2019avertissement de Stephen Hawkins prof\u00e9r\u00e9 \u00e0 la BBC l\u2019an dernier : \u00ab <em>Je pense que le d\u00e9veloppement d&rsquo;une intelligence artificielle compl\u00e8te pourrait mettre fin \u00e0 la race humaine.<\/em>\u00bb Les machines informatiques pourraient dominer nos existences, non pas comme un dictateur unique \u00e0 la fa\u00e7on des films de fiction, mais comme un syst\u00e8me de r\u00e9seaux interconnect\u00e9s qui fonctionnerait en \u00e9chappant \u00e0 notre contr\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En attendant, le gouffre se creuse entre les capacit\u00e9s techniques des humains et leurs capacit\u00e9s \u00e0 s\u2019\u00e9panouir individuellement et \u00e0 coexister pacifiquement. Loin du r\u00eave fou des transhumanistes, c\u2019est de cela qu\u2019il fait d\u2019abord s\u2019occuper, de ce devenir-commun qui inclut l\u2019attention au devenir de la plan\u00e8te. Ce devenir-commun n\u2019est pas l\u2019ennemi d\u2019une technique d\u00e9mocratis\u00e9e. Il peut s\u2019appuyer sur le d\u00e9veloppement des r\u00e9seaux pour produire de nouvelles formes d\u2019intelligence collective et d\u2019innovation sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Conclusion. Devenir soi, devenir autre, devenir commun<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Devenir-soi<\/em>. Deviens ce que tu peux \u00eatre, si ton d\u00e9sir est l\u00e0, non pas en tant qu\u2019objet aux contours bien d\u00e9finis, mais en tant que sujet autonome vivant. Lib\u00e8re-toi de l\u2019individualisme st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 qui s\u2019ext\u00e9nue dans l\u2019avoir-toujours-plus de la consommation insatisfaite, dans le para\u00eetre-toujours-plus et la communication futile sur le r\u00e9seau. Sors de la \u00ab servitude volontaire \u00bb a-politique \u00e0 l\u2019\u00e9gard des nouveaux ma\u00eetres de ce monde, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce syst\u00e8me global qui domine nos existences aussi bien dans ce que nous respirons ou mangeons que dans ce que nous divertit et s\u2019insinue dans nos pens\u00e9es. De sujet assujetti (sujet: <em>sub-jectum<\/em>, \u00ab jet\u00e9 dessous \u00bb, <em>soumis \u00e0<\/em> comme on parle des sujets du roi) deviens sujet \u00e9mancip\u00e9 (sujet: <em>sub-jectum<\/em>, \u00ab jet\u00e9 dessous \u00bb, <em>support de<\/em>), cr\u00e9ateur d&rsquo;un nouveau toi-m\u00eame, producteur d\u2019une nouvelle subjectivit\u00e9. Prends ta vie en main, pour que ce ne soient pas d\u2019autres qui s\u2019en chargent \u00e0 ta place. Fais acte de culture. C\u2019est une conqu\u00eate difficile et parfois risqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Deviens ce que tu es <\/em>peut alors \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 par une torsion comme: <em>Tu seras ce que tu deviens<\/em>. Car ce que tu es, on ne pourra le savoir que lorsque tu le seras devenu sans qu\u2019aucun devenir suppl\u00e9mentaire ne puisse s\u2019ajouter. On ne peut donc le dire qu&rsquo;\u00e0 la fin, lorsque l&rsquo;aventure de ton existence entre naissance et mort sera termin\u00e9e: alors en effet,\u00a0 <em>tu seras ce que tu es<\/em> (devenu).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette v\u00e9rit\u00e9 est insaisissable, que ce soit par toi (tu ne seras plus l\u00e0) ou par les autres qui n&rsquo;en ont que des repr\u00e9sentations partielles. Ta biographie ne peut s\u2019exprimer que dans une narration qui est un arrangement, une s\u00e9lection, un roman vrai et une erreur. Peut-\u00eatre qu\u2019on pourra dire de toi : <em>tu as poursuivi toute ta vie le m\u00eame but<\/em>, mais les choses sont plus compliqu\u00e9es, et le digest de ta vie n\u2019est qu\u2019un reflet d\u00e9risoire de <em>qui tu es<\/em> (a \u00e9t\u00e9). Ton identit\u00e9 v\u00e9cue ne peut \u00eatre ramen\u00e9e \u00e0 l\u2019unit\u00e9, elle est intermittente, inqui\u00e8te et travaill\u00e9e par l\u2019<em>autre<\/em> jusqu\u2019en <em>soi-m\u00eame<\/em>. \u00ab <em>Je est un autre<\/em> \u00bb, disait Rimbaud , \u00ab <em>un Je qui n\u2019est pas un Moi<\/em> \u00bb selon le mot de Proust.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Devenir-autre<\/em>. Deviens ce que tu n\u2019es pas. Eduque-toi, puisque s\u2019<em>\u00e9-duquer<\/em>, c\u2019est \u00eatre <em>conduit hors de soi.<\/em> Mets-toi \u00e0 la place d\u2019un autre, pour en tirer profit. Accueille les virtualit\u00e9s qui reposent en toi pour en faire la cr\u00e9ation du neuf. Garde un sens lucide du tragique de l\u2019existence, mais r\u00e9fute le destin aveugle. Et sois \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ce qui arrive d\u2019impr\u00e9visible. Empare-toi de ce qui s\u2019appelle tant\u00f4t le hasard ou la chance, tant\u00f4t l\u2019opportun (le <em>kairos<\/em> des Grecs), ou encore l\u2019occasion (Machiavel), l\u2019\u00e9v\u00e8nement, la rencontre, \u00ab l<em>e vide de la situation<\/em> \u00bb (Alain Badiou), quelque chose d\u2019inattendu qui ouvre une bifurcation devant toi, celle du <em>rester soi<\/em> et celle du <em>devenir autre<\/em> (qui comporte toujours un moment de r\u00e9volte contre la r\u00e9signation),<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce devenir-autre n\u2019est pas l\u2019enfermement dans un \u00e9tat d\u2019<em>ali\u00e9nation<\/em> mentale o\u00f9 le sujet est habit\u00e9 par un <em>autre<\/em> et d\u00e9lire sous les injonctions d\u2019une voix qui lui parle, ali\u00e9nation dont une variante est l\u2019incorporation dans une secte. Ce n\u2019est pas plus l\u2019arr\u00eat sur une identit\u00e9 unique qui fige toute la personnalit\u00e9, et pas non plus la dissolution dans n\u2019importe quelle identit\u00e9 offerte \u00e0 la consommation, mais une construction de soi, \u00e0 partir de plusieurs identit\u00e9s h\u00e9rit\u00e9es et rencontr\u00e9es, dans un m\u00e9tissage dynamique. Par exemple ce fils d\u2019agriculteur devenu \u00e9crivain, ou ce chercheur \u00e9tabli comme n\u00e9o-paysan. Ces basculements peuvent \u00eatre d\u2019abord souterrains, imperceptibles, ou au contraire soudains, successifs \u00e0 une rencontre. On assiste parfois \u00e0 de surprenantes <em>conversions<\/em>, \u00e0 des engagements inattendus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, tu deviens<em> ce que tu n\u2019es pas<\/em> \u00e0 partir de <em>ce que tu es<\/em>. Cet \u00ab autre-que-toi \u00bb, c\u2019est encore toi, \u00e0 la fois ce que tu es (l\u2019ancien toi-m\u00eame) et ce que tu n\u2019es pas tout en l\u2019\u00e9tant d\u00e9j\u00e0 (le nouveau toi-m\u00eame), l&rsquo;un s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;autre. C\u2019est un-m\u00eame-et-un-autre en construction. Ne d\u00e9missionne pas, mais ne r\u00eave pas non plus de puret\u00e9 : le sujet qui en sortira sera n\u00e9cessairement un sujet hybride, m\u00e9tiss\u00e9, compliqu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Devenir-commun<\/em>. Mais surtout ce devenir ne peut \u00eatre une entreprise solitaire. Il lui manque la dimension du Nous et le pari du devenir-commun. En effet, pas de Soi sans autrui, cet autre Soi irr\u00e9ductible au tien. Pas de Soi sans l\u2019inscription dans un langage et une culture que tu re\u00e7ois sans les avoir cr\u00e9\u00e9s. Cet \u00ab Autre \u00bb qui t\u2019accueille quand tu viens au monde, il te pr\u00e9c\u00e8de, tu as une dette \u00e0 son \u00e9gard, et c\u2019est m\u00eame cela qui est au fondement d\u2019une \u00e9thique la\u00efque, ind\u00e9pendante de toute religion. Il faut n\u00e9cessairement introduire cette dimension \u00e9thique pour \u00e9valuer les devenirs au sein des communaut\u00e9s humaines, sauf \u00e0 justifier tout et n\u2019importe quoi, y compris le monstrueux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur fond de cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019Autre, \u00e0 toi d\u2019apporter ta pierre, de devenir un co-producteur du langage et de la culture et d\u2019accueillir dans le monde, \u00e0 leur tour, des \u00ab nouveaux \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Devenons ce que nous sommes,<\/em> par cons\u00e9quent, ou mieux <em>ce que nous ne sommes pas<\/em>, dans un devenir-commun qui reste \u00e0 d\u00e9finir, producteur d\u2019un \u00ab sujet collectif \u00bb. C\u2019est le devenir-nous de la coop\u00e9ration dans une oeuvre ou de la solidarit\u00e9 dans l\u2019action. Ce n\u2019est pas la simple libert\u00e9 n\u00e9gative de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme, qui d\u00e9finit l\u2019autre comme la limite \u00e0 ma libert\u00e9, mais c\u2019est au contraire une libert\u00e9 positive o\u00f9 l\u2019autre, inscrit dans un \u00ab nous \u00bb, est le support et la condition de ma libert\u00e9 et de l\u2019accroissement du champ de mes possibles.<\/p>\n<div id=\"attachment_295\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/andy-warhol-ladies-and-gentlemen-1975-1000.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-295\" class=\"size-medium wp-image-295\" src=\"http:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/andy-warhol-ladies-and-gentlemen-1975-1000-300x261.jpg\" alt=\"Andy Warhol, Ladies and Gentlemen\" width=\"300\" height=\"261\" srcset=\"https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/andy-warhol-ladies-and-gentlemen-1975-1000-300x261.jpg 300w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/andy-warhol-ladies-and-gentlemen-1975-1000-344x300.jpg 344w, https:\/\/www.parolesdetraverse.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/andy-warhol-ladies-and-gentlemen-1975-1000.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-295\" class=\"wp-caption-text\">Andy Warhol, Ladies and Gentlemen<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hormis le \u00ab nous \u00bb des amoureux, traditionnellement arr\u00eat\u00e9 au deux, le \u00ab nous \u00bb est en principe un chiffre ouvert, tel qu&rsquo;il est compatible avec une entreprise collective (un groupe d\u2019amis, une association locale, un syndicat, etc., constitu\u00e9s en fonction de tel ou tel projet). Le \u00ab nous \u00bb qui inclut les diff\u00e9rences individuelles s\u2019oppose au \u00ab nous \u00bb sectaire du groupe ferm\u00e9 soumis \u00e0 un leader ou \u00e0 une id\u00e9ologie. Ce dernier se pr\u00e9sente comme communaut\u00e9 d\u2019identit\u00e9 qui exclut le d\u00e9bat et la critique, et par cons\u00e9quent se refuse \u00e0 devenir. La vieille aporie de l\u2019un et du multiple ressurgit ici : on dit <em>un <\/em>groupe<em>,<\/em> le multiple est un, mais tout change selon que ce multiple est celui de l\u2019addition d\u2019identit\u00e9s ou de la composition de diff\u00e9rences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devenir-soi dans et vers un devenir-nous ; devenir-nous avec et pour un devenir-soi ; contre la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne, la synth\u00e8se est <em>disjonctive <\/em>: les termes qui sont distingu\u00e9s (soi\/autre, soi\/commun) sont irr\u00e9ductibles et ins\u00e9parables. Un devenir-soi solitaire est impossible ; un devenir-nous exclusif est ali\u00e9nant ; isoler l\u2019un de l\u2019autre est mortif\u00e8re pour le soi et pour le nous. Le devenir-commun doit inclure un devenir-soi \u00e0 chaque fois singulier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette possibilit\u00e9, et m\u00eame cette n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9thique et politique de s\u2019\u00e9lever \u00e0 un devenir-commun articul\u00e9 au devenir-soi, sera l\u2019objet d\u2019un article ult\u00e9rieur : j\u2019y \u00e9voquerai, appuy\u00e9 sur diff\u00e9rentes figures philosophiques, le \u00ab vivre-ensemble \u00bb, le \u00ab singulier pluriel \u00bb, le \u00ab commun \u00bb, les notions de \u00ab multitude \u00bb et de \u00ab peuple \u00bb qui interrogent ce qu\u2019on peut entendre par \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb, apr\u00e8s le communisme, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment apr\u00e8s le \u00ab socialisme historique \u00bb et \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 se conjuguent la mondialisation lib\u00e9rale et la menace globale sur notre plan\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Cr\u00e9dit<\/strong><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong><span style=\"font-size: 10pt;\"><a title=\"Jacques Darriulat\" href=\"http:\/\/www.jdarriulat.net\/Auteurs\/Nietzsche\/Imperatifpresent\/Imperatifpresent1.html%20\"><span style=\"color: #0000ff;\">Jacques Darriulat<\/span> <\/a>pr\u00e9sente sur son blog un inventaire et une analyse des principales occurrences de la maxime depuis Pindare jusqu\u2019\u00e0 Camus. Je lui dois plusieurs citations, utilis\u00e9es ici librement.<br \/>\n<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deviens ce que tu es ou: Deviens qui tu es. La premi\u00e8re occurrence de cette formule se trouve chez Pindare, po\u00e8te grec du 5\u00e8me si\u00e8cle avant notre \u00e8re. 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