Edgar Poe, Le Chat noir ou Que me veut-il ?

vignetteA l’heure où, paraît-il, les perversions se développent au détriment, si je puis dire, des bonnes vieilles névroses plus civilisées, je propose ici le commentaire et l’interprétation d’un texte d’Edgar Poe publié il y a plus d’un siècle et demi. Il s’agit du Chat noir (The Black Cat) paru en 1843, traduit en français par Charles Baudelaire, et inséré dans le recueil des Nouvelles histoires extraordinaires. Il raconte un cas de déchéance perverse. J’analyse d’abord la fabrication littéraire de ce cas avant d’en proposer une interprétation psychanalytique.

Le texte qui suit alterne la nouvelle de Poe et son interprétation. Le lecteur pourra donc, s’il le souhaite, lire d’abord la nouvelle (numérotée, pour l’occasion en 32 paragraphes) en sautant les commentaires, avant de revenir sur le commentaire lui-même. On peut aussi trouver l’intégrale du texte sur Wikisource. Les indications de pages renvoient à l’édition Le livre de Poche (Pochothèque) des Histoires, Essais et Poèmes d’Edgar Allan Poe.

Un texte de prose a nécessairement une unité qui tient à la fois à la forme – la manière de raconter, la structure du récit – et au contenu – l’histoire racontée, sa signification globale. S’agissant d’Edgar Poe, sa théorie de l’effet unique exposée dans La Genèse d’un poème (The philosophy of composition, p.1503) milite en faveur d’un sens unique, parfaitement préconçu, de chacune de ses nouvelles ou poèmes. Il s’agit, nous dit-il, de produire une « excitation psychique intense », ce qui exige le format d’un texte bref, sinon la stimulation s’évanouit et s’éparpille. La narration doit ramener exclusivement à cet effet, procédant comme « la solution (…) d’un problème mathématique », imposant une construction méthodique commandée par son épilogue et éliminant toute digression. Cependant, nous dit Poe, l’expression du sens « ne doit être qu’insinué »: le sens reste implicite, cachée à la première lecture.

Qu’en est-il du Chat noir ? Alors que dans La Genèse d’un poème, Poe procède à une démonstration magistrale de la fabrication de son poème Le Corbeau (1845), passant en revue la succession des stances du poème et formulant explicitement l’effet unique qu’il a recherché, pour Le Chat noir, nous n’avons pour ressources que nos capacités de lecteur. Le lecture achevée, rabattant mentalement la fin du récit sur son début, nous pouvons nous poser la question: Qu’a-t-il voulu nous dire ou nous faire ressentir ?

Pour avancer vers une réponse, identifions d’abord les “noyaux durs” du texte, c’est-à-dire les éléments qu’on ne peut supprimer sans briser la cohérence du récit. Les voici:

– Le caractère paisible du narrateur, lorsqu’il était enfant, marqué par l’amour des animaux
– Le mariage du narrateur
– L’alcoolisme du narrateur
– La violence du narrateur, allant jusqu’au meurtre du premier chat
– La rencontre d’un chat semblable, suivi d’un sentiment de terreur
– L’homicide, commis par le narrateur sur sa femme
– La dissimulation du cadavre
– Le bonheur du narrateur
– La “provocation” du narrateur qui permet la découverte de son crime

Une première réponse vient: l’effet visé, suggéré au début du récit, c’est celui d’inspirer un sentiment d’horreur au lecteur. Cette réponse est trop générale. Pourquoi donc a-t-il fallu mettre en scène ce personnage-, passer par cette folie-, avec cette succession- de sentiments exacerbés et de violences ?

Deuxième réponse possible: l’objet propre du Chat noir, c’est l’étude d’un cas de perversité engendré par l’alcool, et l’effet visé c’est la dénonciation des méfaits de l’alcoolisme. Cette réponse n’est pas satisfaisante non plus parce que le projet didactique ou moral est, en tant que tel, extérieur au projet esthétique, à “l’exaltation de l’âme par le Beau” qui est le but propre de l’oeuvre d’art, selon Poe. Un Beau paradoxal indexé ici non pas au thème traité – la laideur de la perversité – mais à sa métamorphose littéraire.

Il faut donc chercher ailleurs. Repérons les “anomalies”du texte, ses ellipses, les trous de l’histoire qui rendent le comportement du personnage énigmatique:

Pourquoi le narrateur devient-il alcoolique, en même temps que son caractère s’inverse ?
Pourquoi cette violence se tourne -t-elle particulièrement contre le chat ?
Pourquoi l’état du narrateur ne cesse-t-il de s’aggraver ?
Pourquoi le narrateur se sent-il libéré après le meurtre de sa femme ?
Pourquoi provoque-t-il ainsi la police ?

La réponse à ces interrogations, que la suite va tenter de légitimer, repose sur un complexe archaïque du personnage, hypothèse suggérée par le texte, peut-être pressentie par Poe, mais forcément informulable comme telle par lui, qui a vécu avant les débuts de la psychanalyse.

L’analyse qui suit opère en trois temps. Un premier temps de commentaire se situe au niveau manifeste du récit, un récit qui appartient au genre “récit d’horreur” ou “récit fantastique”. Un deuxième temps interprétatif est purement conjectural, et renvoie à une “autre scène”, celle du désir inconscient du sujet. Il est suivi, en un troisième temps, d’un coup d’oeil sur la biographie d’Edgar Poe.

The black cat, film américain du réalisateur Edgar G. Ulmer, 1934

The black cat, film américain du réalisateur Edgar G. Ulmer, 1934

1. Relativement à la très étrange et pourtant très familière histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la créance. Vraiment, je serais fou de m’y attendre dans un cas où mes sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et aujourd’hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires, une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences, ces événements m’ont terrifié, — m’ont torturé, — m’ont anéanti. — Cependant, je n’essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils ne m’ont guère présenté que de l’horreur : — à beaucoup de personnes ils paraîtront moins terribles que baroques. Plus tard peut-être, il se trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l’état de lieu commun, — quelque intelligence plus calme, plus logique et beaucoup moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte avec terreur qu’une succession ordinaire de causes et d’effets très naturels.

Cette entrée du récit scelle le “pacte de lecture”. L’incertitude sur l’identité du “je” est de courte durée. L’auteur du texte, l’écrivain Edgar Poe, joue à effacer son énonciation. Il s’invente un substitut anonyme qui est en même temps le “héros” de son histoire. Pas de récit encadrant de l’auteur disant: “j’ai trouvé ce manuscrit et je vous le livre.” Le narrateur fictif prend en charge la totalité du texte… qu’il écrit dans le style de Poe.

Un “‘je” unique dirige donc le récit : on a une “focalisation interne”, c’est-à-dire la vision du narrateur sur les évènements qui se produisent. Ce “je” engendre un malaise: invité à s’identifier au narrateur, le lecteur est néanmoins repoussé par les traits effrayants qu’il découvre. Le “bonus fantasmatique” qui accompagne en général, dans la littérature, le héros transgressif, est ici inversé en un “malus fantasmatique.”

On est en face de l’aveu de quelqu’un, à la veille de sa mort (une mort que présentifie la formule surprenante: demain je meurs). On devine déjà qu’il s’agit de la confession d’un condamné à la peine capitale.

Les évènements qu’il raconte l’ont terrifié, dit-il (le champ lexical de l’horreur domine: terrifié, torturé, anéanti, horreur, terribles, terreur), mais il les suppose plutôt baroques pour le lecteur, ce qui, en dehors d’être une catégorie “esthétique”, qualifie ici quelque chose d’excessivement bizarre, d’incroyable.

Incroyables pour les autres (le narrateur n’attend aucune créance, dit-il) et même pour lui (mes sens rejettent leur propre témoignage) ce qui pourrait être plus inquiétant pour son équilibre psychique: est-il fou, bien qu’il s’en défende évidemment ? Sans doute l’institution judiciaire l’a-t-elle traité comme tel lors de son procès. Cependant, cela ne nous arrive-t-il pas à tous: ne pas croire ce qu’on a pourtant cru voir?

Simultanément, le narrateur annule ces caractéristiques extrêmes : l’histoire est étrange, mais également très familière. Cette “inquiétante étrangeté”, en effet, est peut-être réductible à l’état de lieu commun, de phénomène ordinaire, nous dit-il. De plus, le narrateur va raconter ces évènements avec une quasi-objectivité : clairement et sans commentaires, dit-il, comme de simples évènements domestiques, sans vouloir les élucider.

C’est le propre des récits “fantastiques” et singulièrement de ceux d’Edgar Poe: l’ancrage dans la réalité ordinaire couplé à l’amorce de quelque chose d’irréel et de mystérieux, avec la suggestion d’une explication à venir de l’énigme.

Il y a en effet un mystère à dévoiler, un mystère qu’une attitude scientifique, celle d’une intelligence calme et logique, permettra peut-être un jour d’expliquer, appliquant à ces faits la loi de la causalité. Cette remarque légitime l’interprétation qui sera proposée. L’expression mon fantôme (l’anglais dit my fantasy, donc plutôt: mon fantasme) suggère, dès ce début de texte, l’existence d’une configuration psychique inconsciente du narrateur.

La déstabilisation du lecteur est en marche, produite par l’utilisation de la confidence en première personne, par l’alliance de termes contraires (terrifiant/ordinaire) et par l’annonce d’évènements énigmatiques.

2. Dès mon enfance, j’étais noté pour la docilité et l’humanité de mon caractère. Ma tendresse de cœur était même si remarquable qu’elle avait fait de moi le jouet de mes camarades. J’étais particulièrement fou des animaux, et mes parents m’avaient permis de posséder une grande variété de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n’étais jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette particularité de mon caractère s’accrut avec ma croissance, et, quand je devins homme, j’en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n’ai pas besoin d’expliquer la nature ou l’intensité des jouissances qu’on peut en tirer. Il y a dans l’amour désintéressé d’une bête, dans ce sacrifice d’elle-même, quelque chose qui va directement au cœur de celui qui a eu fréquemment l’occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de gaze de l’homme naturel.

Le narrateur se sent obligé de remonter à son enfance pour rendre compte de ce qui lui est arrivé, comme si là s’était joué son destin, mais on n’en saura pas plus que ce bref rappel.

Docilité, humanité, tendresse: c’est un garçon soumis qui tient un rôle passif dans ses relations aux autres, dont il est le jouet. Une structure de dépendance qu’il retrouve en miroir chez les animaux – ces favoris, c’était la terminologie de l’époque pour les animaux domestiques – qu’il affectionne tant et sur lesquels il reporte tout son amour: il est fou des animaux.

Cette structure “zoophile” va perdurer à l’âge adulte: le narrateur semble incapable de relations humaines d’égal à égal. C’est dans sa relation fusionnelle aux animaux – qui répète sans doute une fusion plus primordiale encore – qu’il trouve la source essentielle de son bonheur, de ses plaisirs, de ses jouissances les plus intenses.

3. Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux de l’espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré, un beau chien, des lapins, un petit singe et un chat.
4. Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement noir, et d’une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma femme, qui au fond n’était pas peu pénétrée de superstition, faisait de fréquentes allusions à l’ancienne croyance populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n’est pas qu’elle fût toujours sérieuse sur ce point, — et si je mentionne la chose, c’est simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire. Pluton — c’était le nom du chat — était mon préféré, mon camarade. Moi seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où j’allais. Ce n’était même pas sans peine que je parvenais à l’empêcher de me suivre dans les rues.

Mariage: premier bonheur. Ce bonheur consiste-t-il en un amour réciproque ? Le narrateur est discret sur ce point. Ce qui fait sa satisfaction, en tout cas, c’est l’amour partagé avec sa femme pour les animaux. Comme ses parents autrefois, sa femme lui accorde de nombreux “favoris”.

D’où l’acquisition d’un chat, fétiche qui est l’objet d’une surestimation caractéristique de l’amour: fort, beau, intelligent, il est paré de toutes les qualités, portées jusqu’au merveilleux. Deux traits inquiétants pointent cependant. La couleur du chat, qui renvoie à une superstition véhiculée par la femme du narrateur: les chats noirs sont des sorcières déguisées. Puis le nom du chat (seul nom propre du texte), sans doute choisi par le narrateur. Pluton (Hadès en grec), dans la mythologie, c’est le prince des ténèbres, le roi des enfers – il représente la part archaïque et obscure du psychisme. Ainsi voilà un chat androgyne, à l’identité sexuelle mal définie: mâle par le nom qu’il porte et par conséquent, sans doute, par son sexe anatomique, féminin par sa nature maléfique supposée.

Quoi qu’il en soit, tout cela n’inquiète pas, pour l’heure, le narrateur: il fait de ce chat son camarade, son double. Il s’en occupe comme d’un enfant et celui-ci le lui rend bien.P chat 450

5. Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles l’ensemble de mon caractère et de mon tempérament, — par l’opération du démon Intempérance, je rougis de le confesser, — subit une altération radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis d’employer un langage brutal à l’égard de ma femme. À la longue, je lui infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris, naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère. Non seulement je les négligeai mais je les maltraitais. Quant à Pluton, toutefois, j’avais encore pour lui une considération suffisante qui m’empêchait de le malmener, tandis que je n’éprouvais aucun scrupule à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m’envahissait de plus en plus, — car quel mal est comparable à l’alcool ? — et à la longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui naturellement devenait quelque peu maussade, — Pluton lui-même commença à connaître les effets de mon méchant caractère.

Le caractère du narrateur se modifie puis s’inverse complètement : il maltraite d’abord sa femme, puis ses animaux, et finalement même Pluton. De jouet des autres qu’il était dans son enfance, il transforme maintenant les autres en jouets de sa violence. Devenu insoucieux des sentiments des autres, il manifeste un puissant retrait narcissique sur lui-même.

Explication présentée : l’alcoolisme, le démon Intempérance. L’alcool libère les inhibitions et suspend le contrôle de soi. Explication qui n’en est pas une : pourquoi le narrateur devient-il alcoolique ? Quelles souffrances a-t-il besoin de noyer ainsi ? L’alcool révèle une fragilité de l’image de soi, il traduit une tentative de dresser une barrière pour se protéger d’angoisses archaïques, afin de pouvoir survivre malgré tout. Mais encore, pourquoi sa violence se tourne-t-elle contre ses animaux tant aimés, des victimes, il est vrai, à portée de main ? De quelle emprise a-t-il le besoin de se défaire par cet amour rejeté et retourné en violence ?

6. Une nuit, comme je rentrais au logis très ivre, au sortir d’un de mes repaires habituels des faubourgs, je m’imaginai que le chat évitait ma présence. Je le saisis ; — mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s’empara soudainement de moi. Je ne me connus plus, mon âme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris ; je saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite ! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette damnable atrocité !
7. Quand la raison me revint avec le matin, — quand j’eus cuvé les vapeurs de ma débauche nocturne, — j’éprouvai un sentiment moitié d’horreur, moitié de remords, pour le crime dont je m’étais rendu coupable ; mais c’était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l’âme n’en subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.

Un degré de plus avec ce passage à l’acte. Le narrateur nomme la dimension diabolique de son comportement, il revient à cette vieille image qui fait de la folie la possession par un démon (fureur de démon, méchanceté hyperdiabolique).

Trait horrible: l’énucléation, comme si le narrateur voulait empêcher le regard qu’on porte sur lui, éliminer le mauvais oeil ou l’oeil du jugement. Cet oeil concentre toute la puissance maléfique que le narrateur projette sur le chat. Ce petit organe vivant qu’on coupe et qu’on fait chuter représente imaginairement une castration. Un motif qu’on trouve déjà dans le mythe d’Oedipe qui, son forfait découvert, s’auto-mutile en se crevant les jeux.

La perversité n’est pas complète cependant: le narrateur conserve une part de sens moral. Il est habité d’une personnalité divisée, marquée, nous dit-il, par un clivage entre l’âme (originelle) et le corps (imbibé d’alcool). Il oscille entre remords et oubli, entre folie et raison.

Remarquons que le narrateur n’est pas si froid et “objectif” qu’il prétendait l’être: il emploie des termes marqués par des jugements de valeur, avec cependant une sorte de curieux détachement.

8. Cependant le chat guérit lentement. L’orbite de l’œil perdu présentait, il est vrai, un aspect effrayant, mais il n’en parut plus souffrir désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude ; mais, comme je devais m’y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour me sentir d’abord affligé de cette évidente antipathie de la part d’une créature qui jadis m’avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l’irritation. Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l’esprit de PERVERSITE. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est une des primitives impulsions du cœur humain, — une des indivisibles premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère de l’homme. Qui ne s’est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile, par la seule raison qu’il savait devoir ne pas la commettre ? N’avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l’excellence de notre jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c’est la Loi ? Cet esprit de perversité, dis-je, vint causer ma déroute finale. C’est ce désir ardent, insondable, de l’âme de se torturer elle-même, — de violenter sa propre nature, — de faire le mal pour l’amour du mal seul, — qui me poussait à continuer, et finalement à consommer le supplice que j’avais infligé à la bête inoffensive. Un matin, de sang- froid, je glissai un nœud coulant autour de son cou, et je le pendis à la branche d’un arbre ; — je le pendis avec des larmes plein mes yeux, — avec le plus amer remords dans le cœur ; — je le pendis, parce que je savais qu’il m’avait aimé, et parce que je sentais qu’il ne m’avait donné aucun sujet de colère ; — je le pendis, parce que je savais qu’en faisant ainsi je commettais un péché, — un péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la placer, — si une telle chose était possible, — même au delà de la miséricorde infinie du Dieu très miséricordieux et très terrible.

Un degré de plus encore avec cet acte, qui est cette fois franchement prémédité. L’esprit de perversité, c’est le désir de violer la Loi parce qu’elle est la Loi, de faire le mal pour le plaisir du mal. Violence tournée vers l’autre (le chat) et vers soi-même (désir de l’âme de se torturer elle-même). Double jouissance pour une double pulsion sado-masochiste: dans le même geste la violence sur le chat, et la torture de son âme; une punition et une auto-punition, dont on peut se demander laquelle commande l’autre.

C’est comme si le personnage faisait signe à une Loi qui lui manque et à laquelle il lance un appel paradoxal. C’est comme s’il n’agissait ainsi que pour s’attirer une punition qu’il s’inflige à lui-même, afin de solder une vieille culpabilité.

La perversité est une des primitives impulsions du coeur humain: le narrateur se place sur le plan de généralité; ce désir de faire le mal pour le mal se trouve en germe chez tout homme, par conséquent chez nous aussi, lecteur à qui il s’adresse, même si, heureusement, espérons-le, nous sommes capables de le contrôler. C’est un “terrifiant” ordinaire et familier (selon les mots du début) qui rôde en nous, bien que nous le dénions, et c’est pourquoi le récit doit nous secouer.

Cependant le narrateur manifeste un intense remords de commettre cette infamie sur un être qu’il sait innocent et inoffensif, “coupable” seulement de l’avoir aimé. Il n’est pas complètement diabolique (le diable n’a pas de remords) mais seulement animé d’une méchanceté brutale dont il accepte, pour l’instant, la responsabilité.

9. Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je fus tiré de mon sommeil par le cri : « Au feu ! » Les rideaux de mon lit étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une grande difficulté que nous échappâmes à l’incendie, — ma femme, un domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut engloutie, et je m’abandonnai dès lors au désespoir.
10. Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre l’atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je rends compte d’une chaîne de faits, — et je ne veux pas négliger un seul anneau. Le jour qui suivit l’incendie, je visitai les ruines. Les murailles étaient tombées, une seule exceptée ; et cette seule exception se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au milieu de la maison, et contre laquelle s’appuyait le chevet de mon lit. La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l’action du feu, — fait que j’attribuai à ce qu’elle avait été récemment remise à neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une minutieuse et vive attention. Les mots « analogues ! étrange ! singulier ! » et autres expressions, excitèrent ma curiosité. Je m’approchai, et je vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure d’un gigantesque chat. L’image était rendue avec une exactitude vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l’animal.
11. Tout d’abord, en voyant cette apparition, — car je ne pouvais guère considérer cela que comme une apparition, — mon étonnement et ma terreur furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je m’en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux cris d’alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et l’animal avait dû être détaché de l’arbre par quelqu’un, et jeté dans ma chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute, dans le but de m’arracher au sommeil. La chute des autres murailles avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre fraîchement étendu ; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et l’ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l’image telle que je la voyais.

C’est le propre du récit “fantastique” d’être fabriqué pour accueillir deux types d’explications. L’une, rationnelle ou scientifique, repose sur la loi de la causalité naturelle qui inclut le hasard des coïncidences fortuites. L’autre repose sur l’action d’une causalité magique, surnaturelle. Le narrateur lui-même oscille entre ces deux interprétations.

L’altération du personnage peut s’expliquer parce qu’il est possédé par un démon – ou par le simple effet de l’alcool; l’incendie de la maison peut être l’effet d’un accident (inexpliqué) dont la concomitance avec la mort du chat est une coïncidence – ou une punition surnaturelle; la tache sur le mur peut être la signature de la vengeance – ou bien trouver une explication matérielle comme celle, plutôt alambiquée, qu’expose le narrateur. L’équivoque domine et cette équivoque se reproduit jusqu’à la fin du récit.

L’alternative entre l’explication physique ou supraphysique n’est pas exclusive: il y a une troisième explication possible, d’ordre psychique. La part inexpliquée peut relever d’une chaîne signifiante inconsciente qui conduit à un “acte manqué” d’auto-punition: par exemple une bougie mal éteinte près d’un rideau inflammable.

12. Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il n’en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat ; et durant cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait être, mais qui n’était pas le remords. J’allais jusqu’à déplorer la perte de l’animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même espèce et d’une figure à peu près semblable pour le suppléer.
13. Une nuit, comme j’étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus qu’infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir, reposant sur le haut d’un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques minutes, je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me surprenait maintenant, c’était de n’avoir pas encore aperçu l’objet situé dessus. Je m’en approchai, et je le touchai avec ma main. C’était un chat noir, — un très gros chat, — au moins aussi gros que Pluton, lui ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n’avait pas un poil blanc sur tout le corps ; celui-ci portait une éclaboussure large et blanche, mais d’une forme indécise, qui couvrait presque toute la région de la poitrine.
14. À peine l’eus-je touché, qu’il se leva subitement, ronronna fortement, se frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C’était donc là la vraie créature dont j’étais en quête. J’offris tout de suite au propriétaire de le lui acheter ; mais cet homme ne le revendiqua pas, — ne le connaissait pas, — ne l’avait jamais vu auparavant.
15. Je continuai mes caresses, et quand je me préparai à retourner chez moi, l’animal se montra disposé à m’accompagner. Je lui permis de le faire ; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand il fut arrivé à la maison, il s’y trouva comme chez lui, et devint tout de suite le grand ami de ma femme.

Le narrateur se met à la recherche d’un double de son chat, dans une sorte de tentative d’annulation de son acte criminel ou dans une compulsion à répéter le même processus (en faire son ami puis sa victime). Son désir obscur se déplace d’un objet à un autre sans pouvoir trouver d’apaisement.

Le contact avec ce chat jumeau, une fois trouvé, est favorable: caresses d’un côté, ronronnement de l’autre. Le premier tableau se répète: la complicité du chat et de la femme du narrateur est immédiate.

Eléments inquiétant: ce nouveau chat a été trouvé dans un de ces lieux sordides que le narrateur fréquente pour s’alcooliser (bouge méprisable, repaire infâme); il est inconnu du propriétaire des lieux; il se distingue de Pluton par un détail curieux sur son poil noir, une éclaboussure blanche, d’une forme indécise.

16. Pour ma part, je sentis bientôt s’élever en moi une antipathie contre lui. C’était justement le contraire de ce que j’avais espéré ; mais, — je ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu, — son évidente tendresse pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces sentiments de dégoût et d’ennui s’élevèrent jusqu’à l’amertume de la haine. J’évitais la créature ; une certaine sensation de honte et le souvenir de mon premier acte de cruauté m’empêchèrent de la maltraiter. Pendant quelques semaines, je m’abstins de battre le chat ou de le malmener violemment ; mais graduellement, — insensiblement, — j’en vins à le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son odieuse présence, comme le souffle d’une peste.
17. Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l’animal fut la découverte que je fis le matin, après l’avoir amené à la maison, que, comme Pluton, lui aussi avait été privé d’un de ses yeux. Cette circonstance, toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l’ai déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes plaisirs les plus simples et les plus purs.
18. Néanmoins, l’affection du chat pour moi paraissait s’accroître en raison de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opiniâtreté qu’il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que je m’asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre, ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës dans mes habits, grimpait de cette manière jusqu’à ma poitrine. Dans ces moments-là, quoique je désirasse le tuer d’un bon coup, j’en étais empêché, en partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement — je dois le confesser tout de suite — par une véritable terreur de la bête.

L’attrait se transforme à nouveau en répulsion. L’ancienne zoophilie s’est convertie en zoophobie. Ce nouveau chat paraît être la réincarnation du précédent, revenu le torturer dans un harcèlement persécuteur.

Mais d’où vient cette angoisse irrépressible qui s’incarne dans la phobie d’un animal inoffensif ? Sans doute la terreur qu’il ressent est un moyen de se défendre contre sa pulsion de meurtre. Mais il y a autre chose. La tendresse du chat à son égard le dégoûte, dit-il, et il repousse ses affreuses caresses. Le narrateur fuit un désir qui lui répugne, un désir dont on a du mal à savoir s’il en est la source ou le destinataire, et même si le chat en est le vrai protagoniste.

Par contre, l’amitié grandit entre la femme du narrateur et ce chat, deux êtres qui se ressemblent par leur propension à la tendresse.

19. Cette terreur n’était pas positivement la terreur d’un mal physique, — et cependant je serais fort en peine de la définir autrement. Je suis presque honteux d’avouer, — oui, même dans cette cellule de malfaiteur, je suis presque honteux d’avouer que la terreur et l’horreur que m’inspirait l’animal avaient été accrues par une des plus parfaites chimères qu’il fût possible de concevoir. Ma femme avait appelé mon attention plus d’une fois sur le caractère de la tache blanche dont j’ai parlé, et qui constituait l’unique différence visible entre l’étrange bête et celle que j’avais tuée. Le lecteur se rappellera sans doute que cette marque, quoique grande, était primitivement indéfinie dans sa forme ; mais, lentement, par degrés, — par des degrés imperceptibles, et que ma raison s’efforça longtemps de considérer comme imaginaires, — elle avait à la longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était maintenant l’image d’un objet que je frémis de nommer, — et c’était là surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dégoût, et m’aurait poussé à m’en délivrer, si je l’avais osé ; — c’était maintenant, dis-je, l’image d’une hideuse, — d’une sinistre chose, — l’image du GIBET ! — oh ! lugubre et terrible machine ! machine d’horreur et de crime, — d’agonie et de mort !

Nouveau délire hallucinatoire ? La terreur prend maintenant pour motif la tache indécise du chat devenue la forme d’un gibet, répétant la forme imprimée sur le mur. Ce “devenir-gibet” de la tache est le rappel de son crime et l’avertissement de ce qui l’attend.

20. Et maintenant, j’étais en vérité misérable au delà de la misère possible de l’humanité. Une bête brute, — dont j’avais avec mépris détruit le frère — une bête brute, engendrer pour moi, — pour moi, homme façonné à l’image du Dieu très haut, — une si grande et si intolérable infortune ! Hélas ! je ne connaissais plus la béatitude du repos, ni le jour ni la nuit ! Durant le jour, la créature ne me laissait pas seul un moment ; et pendant la nuit, à chaque instant, quand je sortais de mes rêves pleins d’une intraduisible angoisse, c’était pour sentir la tiède haleine de la chose sur mon visage, et son immense poids, — incarnation d’un cauchemar que j’étais impuissant à secouer, — éternellement posé sur mon cœur !
21. Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes, — les plus sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. La tristesse de mon humeur habituelle s’accrut jusqu’à la haine de toutes choses et de toute humanité ; cependant, ma femme, qui ne se plaignait jamais, hélas ! était mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines, fréquentes et indomptables éruptions d’une furie à laquelle je m’abandonnai dès lors aveuglément.

Le narrateur se situe lui-même hors de l’humanité aussi bien dans sa souffrance que dans sa haine. Pourtant, il affirme, à plusieurs reprises, que ses pulsions perverses sont communes à l’humanité. Incohérence ? Non, paradoxe qui joue sur les deux sens du mot “humanité”, le sens objectif (l’ensemble des hommes) et le sens moral (l’idéal de compassion). Ainsi l’ “inhumain” du narrateur est encore le propre d’un être “humain.”

La phobie s’aggrave, l’auto-harcèlement devient permanent. La nuit, le narrateur sent la tiède haleine, non pas de sa femme, mais de la chose innommable; il sent son poids posé sur son coeur (euphémisme pour sexe?). L’angoisse est à son paroxysme.

Simultanément, la violence du narrateur se reporte sur sa femme, devenue son unique souffre-douleur.

22. Un jour, elle m’accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave du vieux bâtiment où notre pauvreté nous contraignait d’habiter. Le chat me suivit sur les marches roides de l’escalier, et m’ayant presque culbuté la tête la première, m’exaspéra jusqu’à la folie. Levant une hache, et oubliant dans ma rage la peur puérile qui jusque-là avait retenu ma main, j’adressai à l’animal un coup qui eût été mortel, s’il avait porté comme je le voulais ; mais ce coup fut arrêté par la main de ma femme. Cette intervention m’aiguillonna jusqu’à une rage plus que démoniaque ; je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un gémissement.

Deuxième meurtre, purement impulsif, comme par un acte manqué fatal : le coup initial était destiné au chat, seule la colère (une rage plus que démoniaque) a détourné le coup vers sa femme, lorsque son geste protecteur lui barre l’accès d’un soulagement possible.

23. Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et très délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de nuit, sans courir le danger d’être observé par les voisins. Plusieurs projets traversèrent mon esprit. Un moment j’eus l’idée de couper le cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis je résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis je pensai à le jeter dans le puits de la cour, — puis à l’emballer dans une caisse comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m’arrêtai à un expédient que je considérai comme le meilleur de tous. Je me déterminai à le murer dans la cave, — comme les moines du moyen âge muraient, dit-on, leurs victimes.
24. La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les murs étaient construits négligemment, et avaient été récemment enduits dans toute leur étendue d’un gros plâtre que l’humidité de l’atmosphère avait empêché de durcir. De plus, dans l’un des murs, il y avait une saillie causée par une fausse cheminée, ou espèce d’âtre, qui avait été comblée et maçonnée dans le même genre que le reste de la cave. Je ne doutais pas qu’il ne me fût facile de déplacer les briques à cet endroit, d’y introduire le corps, et de murer le tout de la même manière, de sorte qu’aucun œil n’y pût rien découvrir de suspect.
25. Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l’aide d’une pince, je délogeai très aisément les briques, et, ayant soigneusement appliqué le corps contre le mur intérieur, je le soutins dans cette position jusqu’à ce que j’eusse rétabli, sans trop de peine, toute la maçonnerie dans son état primitif. M’étant procuré du mortier, du sable et du poil avec toutes les précautions imaginables, je préparai un crépi qui ne pouvait pas être distingué de l’ancien, et j’en recouvris très soigneusement le nouveau briquetage. Quand j’eus fini, je vis avec satisfaction que tout était pour le mieux. Le mur ne présentait pas la plus légère trace de dérangement. J’enlevai tous les gravats avec le plus grand soin, j’épluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de moi, et me dis à moi-même : Ici, au moins, ma peine n’aura pas été perdue !

Avec un soin pointilleux, le meurtrier efface toute trace visible du forfait en emmurant le corps dans la cave. On a ici la métaphore d’une tentative de “refoulement” psychique : en même temps que le cadavre est caché, c’est comme si le narrateur tentait d’enterrer sa pulsion dans les soubassements de son psychisme, dans un inconscient inaccessible.

26. Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été la cause d’un si grand malheur ; car, à la fin, j’avais résolu fermement de la mettre à mort. Si j’avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destinée était claire ; mais il paraît que l’artificieux animal avait été alarmé par la violence de ma récente colère, et qu’il prenait soin de ne pas se montrer dans l’état actuel de mon humeur. Il est impossible de décrire ou d’imaginer la profonde, la béate sensation de soulagement que l’absence de la détestable créature détermina dans mon cœur. Elle ne se présenta pas de toute la nuit, — et ainsi ce fut la première bonne nuit, — depuis son introduction dans la maison, — que je dormis solidement et tranquillement ; oui, je dormis avec le poids de ce meurtre sur l’âme.
27. Le second et le troisième jour s’écoulèrent, et cependant mon bourreau ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours ! Je ne le verrais donc plus jamais ! Mon bonheur était suprême ! La criminalité de ma ténébreuse action ne m’inquiétait que fort peu. On avait bien fait une espèce d’enquête, mais elle s’était satisfaite à bon marché. Une perquisition avait même été ordonnée, — mais naturellement on ne pouvait rien découvrir. Je regardais ma félicité à venir comme assurée.

En même temps que sa femme, le chat a disparu. La terreur s’est évanouie, le narrateur décrit son bonheur, un bonheur sans limite qui n’est même pas troublé par l’acte commis (béate sensation, homme libre, bonheur suprême, félicité). C’est une libération, la libération de la présence du chat auquel le narrateur attribue maintenant toute la responsabilité de ses actes. Mais il y a sans doute quelque chose de plus dans cette sensation de bonheur: après tout, c’est aussi sa femme qui est sortie de son existence.

28. Le quatrième jour depuis l’assassinat, une troupe d’agents de police vint très inopinément à la maison, et procéda de nouveau à une rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans l’impénétrabilité de la cachette, je n’éprouvai aucun embarras. Les officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un muscle en moi ne tressaillit. Mon cœur battait paisiblement, comme celui d’un homme qui dort dans l’innocence. J’arpentais la cave d’un bout à l’autre ; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais çà et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se préparait à décamper. La jubilation de mon cœur était trop forte pour être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu’un mot, en manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur conviction de mon innocence.
29. « Gentlemen, — dis-je à la fin, — comme leur troupe remontait l’escalier, — je suis enchanté d’avoir apaisé vos soupçons. Je vous souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit dit en passant, gentlemen, voilà — voilà une maison singulièrement bien bâtie (dans mon désir enragé de dire quelque chose d’un air délibéré, je savais à peine ce que je débitais) ; — je puis dire que c’est une maison admirablement bien construite. Ces murs — est-ce que vous partez, gentlemen ? — ces murs sont solidement maçonnés.»
30. Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec une canne que j’avais à la main juste sur la partie du briquetage derrière laquelle se tenait le cadavre de l’épouse de mon cœur.

L’inspection policière se termine au grand avantage du narrateur, parfaitement sûr de lui. Mais, par sentiment de toute-puissance, dans un état de jubilation croissant, il se lance dans une provocation fatale. Une impulsion irrépressible le force à dire au moins un mot, et à faire un geste qui signale aux enquêteurs, au moment même de leur départ, le lieu où se trouve le corps du délit – même si c’est en quelque sorte pour lui-même qu’il a ce geste, puisqu’il ne peut se douter de la suite.

Dans sa jubilation même, la culpabilité fait retour. Les traces physiques ont été effacées, pas les traces psychiques. Tout se passe comme si le narrateur tentait de déclencher la découverte de son crime avec le châtiment qui s’ensuivra. La solidité du mur est contredite par la fragilité psychique du narrateur.

31. Ah ! qu’au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de l’Archidémon ! — À peine l’écho de mes coups était-il tombé dans le silence, qu’une voix me répondit du fond de la tombe ! — une plainte, d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant, puis, bientôt, s’enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal et antihumain, — un hurlement, — un glapissement, moitié horreur et moitié triomphe, — comme il en peut monter seulement de l’Enfer, — affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation !
32. Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers placés sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un instant après, une douzaine de bras robustes s’acharnaient sur le mur. Il tomba tout d’une pièce. Le corps, déjà grandement délabré et souillé de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa tête, avec la gueule rouge dilatée et l’œil unique flamboyant, était perchée la hideuse bête dont l’astuce m’avait induit à l’assassinat, et dont la voix révélatrice m’avait livré au bourreau. J’avais muré le monstre dans la tombe !

Coup de théâtre avec cette scène stupéfiante qui fait se succéder le coup contre le mur, le glapissement sépulcral en réponse, la destruction frénétique du mur par les policiers et la vision du chat borgne mais à l’oeil flamboyant – l’oeil était dans la tombe – sur la tête fracassée de la femme.

Sans le savoir, le narrateur avait muré le monstre, la sorcière (au Moyen-âge, on emmurait, les sorcières), avec le cadavre de la femme. Cependant, la rage démoniaque que se reconnaissait le narrateur est à nouveau évacuée et projetée sur le chat qualifié d’Archidémon.

Le crescendo dans la destruction des autres et dans la désintégration de soi a trouvé son terme. L’enquête est aussitôt close: la police a trouvé le corps de la victime et le coupable du crime. La Loi des hommes peut faire son travail. Le narrateur, condamné à mort, sera pendu.

L’énigme est-elle pour autant résolue ? Non, elle reste entière. Les faits sont révélés mais non expliqués.P chat sat 5

QUE ME VEUT-IL ?

Plusieurs obstacles se dressent face à notre projet d’interprétation, en dehors même de l’écueil de la traduction qui fait perdre une partie des jeux de signifiants de l’anglais au profit de ceux de la traduction française de Baudelaire. Tout d’abord, le narrateur est un “personnage de papier”, l’enfant de l’imagination d’Edgar Poe, et n’a pour toute réalité que le “témoignage” des 32 paragraphes du récit. Ensuite, sa confession est bien trop lacunaire, de par la décision même de Poe qui resserre son récit en vue de l’ “effet unique”: le personnage n’a que l’épaisseur d’un opérateur fictionnel.

Mais surtout, bâtir une interprétation “sauvage”, c’est contrevenir à la règle même de la psychanalyse. Seul le narrateur lui-même pourrait s’avancer vers “le chiffre de sa destinée mortelle.” Il lui faudrait un long travail de la parole pour permettre le retour des éléments manquants de son histoire dans les interstices de son discours, à supposer qu’il se prête à une telle aventure. Ce qui suit n’est donc qu’une FABLE psychanalytique, en réponse à la FABLE de l’écrivain, l’une sans doute aussi étrange que l’autre.

Partons de la relation du narrateur aux animaux. Dans son enfance, il manifeste une structure de soumission: il est le jouet de ses camarades. C’est auprès des animaux qu’il trouve une image en miroir sans rivalité et sans résistance à son désir: des êtres domestiqués, non parlants, qu’il a le loisir de materner comme le fait sa mère avec lui. Il est donc prisonnier d’une identification au désir de sa mère, articulée à la projection de son statut d’enfant sur les animaux. Il y a là, la manifestation d’une défaillance du langage au profit d’une relation spéculaire avec des êtres qui ne parlent pas, ces animaux qu’il traite comme des alter ego.

Les animaux continuent d’être un substitut des humains dans sa vie adulte et c’est le chat qui y occupe la place centrale. De quoi le chat est-il donc le nom ? Considérons la succession des termes qui le désignent, dans leur progression fatale: Le chat – Pluton – sorcière déguisée – la pauvre bête – la bête inoffensive – l’objet noir – le chat noir – l’animal – la créature – la bête – une bête brute – la chose – la détestable créature – l’Archidémon – la hideuse bête – le monstre.

Ce chat a une identité sexuelle ambivalente: défini comme un mâle par son nom propre, déjà inquiétant, de roi des Enfers, il recèle sous cette apparence une redoutable puissance femelle (sorcière, créature, bête, chose). En français, une créature est un terme qui, dans certains contextes, désigne une femme (une femme sexuellement qualifiée, soit en positif par sa beauté, soit en négatif en tant que prostituée); la chose, c’est l’innommable, c’est-à-dire aussi l’étrange-et-familier qu’est le sexe féminin (pas dans son sens anatomique, mais dans sa dimension de désir illimité).

C’est que le narrateur opère maintenant un transfert inconscient de la femme sur le chat. Cette femme, à première vue, c’est sa femme. Il y a complicité entre elle et les deux chats successifs. Elle est maternelle: ses animaux sont ses enfants, elle les protège, jusqu’à y perdre la vie. Le narrateur, au contraire, passe de l’attrait à la répulsion vis-à-vis et de sa femme et de ses chats. Sa phobie du chat est en réalité une phobie du sexe féminin. Ou, peut-être, plus exactement, comme cela va se préciser, le rejet inconscient de l’idée insupportable de castration.

Or quand la personnalité du narrateur s’inverse-t-elle pour basculer dans l’alcool et la violence? – Après son mariage. Un mariage raté donc, d’ailleurs un mariage sans enfants. Ce sont les femmes que le narrateur n’aime pas, du moins il ne les aime pas sexuellement, il ne supporte pas leur tendresse et leurs caresses insistantes (non pas celles du chat, comme dit le texte, mais celle de sa femme). Il est sans doute impuissant. Mais d’où cela vient-il ?

A ce stade, l’ivresse d’alcool représente comme un substitut de l’ivresse d’amour impossible. Quant à la violence portée sur l’autre (son chat, sa femme), elle lui donne l’illusion d’une toute-puissance momentanée, c’est l’expression d’un désir d’omnipotence qui cache une profonde détresse intérieure.

Une première réponse est envisageable: notre narrateur est habité d’une pulsion homosexuelle. Mais cette réponse n’est pas suffisante: les homosexuels ne désirent pas les femmes, certes, mais ils ne les détestent pas pour autant.

Poursuivons. Après la mort du premier chat, le narrateur a besoin de répéter la même séquence, car la source cachée du mal lui reste inconnue. La pulsion refoulée insiste et le mécanisme s’emballe.

Finalement, il rate le chat et tue sa femme – en effet, c’est de sa femme qu’il désirait obscurément se débarrasser, celle qui lui rappelle constamment son échec. Le coup de folie est allé au but! C’est pourquoi, aussitôt après, au lieu d’être désespéré, il se sent libéré, il atteint le bonheur suprême, non pas de la disparition du chat, mais de la disparition de sa femme. Il est libéré d’une chaîne – mais il n’est pas libéré de sa détresse cachée et de sa culpabilité latente.

Aussi, au moment où tout semble gagné, il a cette impulsion irraisonnée: il désigne l’endroit du crime, frappe le mur, provoque le cri d’outre-tombe et déclenche le processus de punition qu’il appelait inconsciemment de ses voeux, car si la police ne découvrait pas son crime, le problème qui est le sien serait resté entier.

La peine de mort sera l’issue, effaçant le narrateur avec sa pulsion coupable et les tensions insoutenables qui l’accompagnent, faisant disparaître la solution avec le problème, dans le triomphe de la pulsion de mort.

Faisons un pas de plus. Ses chats étaient des victimes émissaires, sa femme aussi est une victime de substitution. Ils représentent en réalité la mère, la mère toute-puissante qui a couvé son fils, jusqu’à en faire un enfant soumis. Il lui faut sortir du cercle de cette domination qu’il ressent comme une persécution, liquider cette relation psychiquement incestueuse, pour se fixer dans une identité sexuelle, savoir qui il est vraiment et pouvoir aimer en adulte. L’angoisse qui le poursuit secrètement, n’est pas celle de la séparation, mais celle de ne pouvoir se séparer de cette figure toute-puissante qui bloque sa sexualité. La question: “Que me veut-il?” (il: le chat, l’Autre) prend la figure concrète de: “Que me veut-elle?” (mon chat-sorcière, ma femme, ma mère).

En effet, le narrateur est habité par une incertitude sur la différence sexuelle et sur sa place dans cette différence. L’ambiguïté masculine-féminine du chat en est un indice. Ce qui alimente sa pulsion sauvage, c’est son angoisse archaïque de castration. Il refuse l’absence de pénis chez sa mère-toute-puissance, car cette absence signifierait une menace possible sur sa propre intégrité physique: lui aussi pourrait en être privé. Le narrateur est dans le déni, il ne veut pas voir ce qu’il a pourtant vu. Le chat-fétiche est le substitut de cet organe manquant, condensant plusieurs identifications superposées: lui, comme l’enfant-pénis-de-sa-mère, sa femme, sa mère, le pénis (comme organe réel ou mieux comme phallus imaginaire), réitérant dans son inconscient la menace de castration.

Ce qui est forclos et n’a pu se symboliser dans le langage fait retour dans le réel. C’est sa fêlure que le narrateur projette sur l’extérieur et qui se convertit en une violence tournée vers des figures de substitution. Il s’agit alors de détruire l’autre plutôt qu’être détruit par la psychose qui guette.

Corrélativement à l’emprise maternelle, il y a une défaillance paternelle. La Loi ne lui a été signifiée ni par sa mère ni par son père. La figure paternelle, avec son rappel de la Loi (interdit de l’inceste, interdit du meurtre) est absente. Elle ne manque pas tout à fait cependant: le narrateur la connaît, puisqu’il identifie sa perversion au goût de violer la loi. Mais ce défi, c’est justement celui d’un appel à la loi manquante: à la fois la demande d’être puni pour son crime (désir incestueux, désir criminel) et le désir d’accéder à l’existence d’un sujet qui ne serait plus le jouet de ses pulsions, mais deviendrait capable d’une vie sociale gratifiante.

Cela passe par une castration symbolique, celle qui met un coup d’arrêt à la croyance en sa toute-puissance, permet d’assumer le manque constitutif de tout être humain et de se construire une identité sexuée: être homme ou être femme. Cette castration – qui a le sens d’un renoncement à la mère – est accomplie par métonymie avec l’énucléation de l’oeil du chat et se traduit également dans la pendaison du chat et le meurtre de sa femme. Par le moyen du canif, de la corde puis de la hache, le narrateur accomplit des “castrations” réelles sur ses victimes au lieu et place d’accepter une castration symbolique de soi-même: installé dans le déni, il s’enfonce dans sa mortelle et illusoire prétention à la toute-puissance.

La culpabilité refoulée du narrateur remonte à cette relation imaginairement incestueuse avec sa mère, en l’absence d’un tiers paternel digne de ce nom. Elle est articulée à une jouissance masochiste qui consiste à plonger dans la déchéance. Le narrateur appartient finalement à cette catégorie des criminels par culpabilité, le crime venant justifier a posteriori une culpabilité imaginaire qui lui est antérieure.

Ainsi, une réponse est donnée aux cinq manques du texte (l’alcoolisme, la violence, l’aggravation, la libération, la provocation). Les ellipses du texte sont justifiées: le narrateur est inconscient de ses pulsions, il ne peut que rabattre son comportement sur les effets de l’alcool ou sur une intervention démoniaque. Le démon, cet “Autre” qui vient l’habiter et l’assujettir à sa loi, c’est le seul moyen pour lui de nommer ces forces inconscientes qui dominent son psychisme et l’enferment dans un cercle mortifère.

Quant à l’effet qui résulte du texte, ce n’est pas seulement la production d’un sentiment d’horreur, mais aussi l’installation du lecteur dans un état d’incertitude et de gêne avec ces insaisissables résonances qui se jouent sur une autre scène, celle de l’inconscient.

POE ET SES PERSONNAGES, DU NARRATEUR FICTIF A L’AUTEUR VERITABLE

“Les personnages de Poe (…) c’est Poe lui-même” affirme Baudelaire, avec raison (p.85). On sait, avec Freud, que nos désirs inconscients s’expriment dans nos rêves; “ce n’est pas un rêve” dit le narrateur du Chat noir (§1) – mais si, c’est une sorte de rêve de l’auteur Edgar Poe: un fantasme morbide qui lui appartient et qui s’est projeté sur l’écran de son récit, fantasme qu’on retrouve avec des variantes dans plusieurs autres de ses “nouvelles extraordinaires”. Il a réalisé littérairement son fantasme en le projetant sur un personnage qui, pour sa part, échoue à fantasmer mais passe à l’acte.

En même temps, Baudelaire à tort. Poe n’est pas ses personnages, il les crée et il n’en est pas la dupe. Il les construit selon la logique d’un effet littéraire. En réalité il est impossible de démêler ce qui vient de son fonds propre et ce qui appartient aux contraintes du registre “fantastique” dans lequel il se situe. Autrement dit, non seulement l’auteur Edgar Poe ne s’identifie pas au narrateur fictif du récit, mais même, l’écrivain Edgar Poe ne coïncide pas en tous points avec la personne Edgar Poe.

Edgar Allan Poe en 1848

Edgar Allan Poe en 1848

Qu’en est-il donc de la vie d’Edgar Poe ? Il est né en janvier 1809 à Boston d’un couple d’acteurs ambulants. Son père David Poe est tuberculeux et alcoolique. En juillet 1810, il quitte le domicile conjugal et meurt la même année. Sa mère, Elisabeth Arnold, décède de pneumonie en décembre 1811. A cette date, le petit Edgar a donc presque trois ans. Il est présent (avec son frère aîné et sa soeur âgée d’un an), aux côtés de sa mère, durant les quatre mois de son agonie. On a parlé de relation fusionnelle.

Il est recueilli par un riche négociant et sa femme, les Allan, devenant Edgar Allan Poe. En 1827, première rupture avec son père adoptif – le contentieux tourne autour du coût de ses études, de ses dettes de jeu, d’un mariage refusé. De son côté Edgar reproche à son père adoptif ses infidélités. Edgar fugue. En 1829, sa mère adoptive, dont il était proche, meurt.

Edgar mène des études brillantes. Il hésite entre deux voies. Il entreprend une carrière militaire puis l’interrompt. Il publie des poèmes et nouvelles, collabore à des revues en tant que critique littéraire, mais le succès tarde à venir. Sa situation financière reste délicate.

Après le décès de sa mère adoptive, Edgar s’est trouvée une mère de substitution dans sa tante Maria Clemm, à laquelle il dédit le poème “A ma mère” (p.63). Il participe à l’éducation de sa fille – sa cousine donc – Virginia Clemm, qu’il épouse en 1835: il a 36 ans, elle a 13 ans. Curieuse configuration oedipienne: Edgar éduquant – tel un père – puis épousant la fille de celle qui joue le rôle de sa mère de substitution.

En 1847, la mort de Virginia, après une longue maladie, le désespère. Ils n’ont pas eu d’enfants. Edgar fait ensuite plusieurs tentatives de remariage qui échouent.

Poe est réputé pour des épisodes éthyliques récurrents depuis l’époque de ses études, ce qui lui apporte quelques déconvenues auprès des femmes et des patrons de presse. Baudelaire dit de lui: “il buvait comme ayant en lui quelque chose à tuer” (p.81), non sans exagérer cette addiction. Edgar Poe meurt en 1849 dans des conditions sordides mal élucidées.

Que tirer de ce bref rappel ? Identification à la mère, exacerbée par la maladie; défaillance brutale et informulable de la relation maternelle, culpabilité de se croire responsable de sa mort ou d’avoir été impuissant à sauver sa mère; défaut d’inscription de la Loi avec l’absence de ce tiers, le Père symbolique, incarné dans un père réel qui fait défection au moment crucial. Néanmoins, Poe a été sauvé, tant bien que mal, par ses parents adoptifs. Comme une revanche sur ce début de vie marqué du double sceau de la mort, il manifeste une grande puissance créatrice, marqué par un souci obsessionnel de contrôler son imagination et de l’enfermer dans le format de la perfection close d’une nouvelle. Mais il est resté hanté par sa souffrance inaugurale, traduite par sa recherche d’une mère de substitution, répétée dans ses addictions et sublimée dans ses écrits qui lui font célébrer “cet amour du coeur pour sa torture“, comme il le dit dans le commentaire de son poème majeur, Le Corbeau (p1521). Cette formule reprend exactement celle du Chat noir au §8. La soif de reconnaissance qui l’anime – l’idolâtrie de la gloire, cette glorieuse ivresse, confie-t-il à un ami – est l’expression d’une fragilité narcissique, d’un trouble de l’identité: Edgar est Poe et Allan.

On retrouve donc quelques motifs du récit du Chat noir. Impossible d’en dire plus sans une immersion complète dans la biographie de Poe.

Quoi qu’il en soit de la biographie, le texte une fois publié inaugure une existence détachée de son auteur et s’ouvre aux interprétations des lecteurs: chacun devient son co-producteur. Rien n’exige que l’interprétation du lecteur soit identique à l’intention de l’auteur du texte, à supposer qu’on puisse la connaître. La richesse d’un grand texte c’est justement de supporter des lectures multiples. Toute interprétation laisse un reste et par conséquent ouvre à un supplément possible de signification.

Deux autres textes du même recueil font penser au Chat noir: Le Coeur révélateur et Le Démon de la perversité. Dans les trois cas on assiste à la confession d’un crime par un narrateur anonyme, un “crime parfait” dont la seule faille est la mauvaise conscience du meurtrier qui se dénonce lui-même. Dans Le Coeur révélateur on retrouve l’image de l’oeil terrorisant et la dissimulation du cadavre – sous un plancher. Ces deux autres crimes sont proprement des assassinats, tandis que, hormis la pendaison du félin, Le Chat noir décrit un homicide non prémédité.

POE, BAUDELAIRE, DOSTOIEVSKI

Au premier rang de l’immense influence de Poe sur la littérature, Baudelaire bien sûr. Le poète de la double pulsion vers la pureté du ciel et vers les forces infernales, s’est forcément reconnu dans les oeuvres de Poe. Il se retrouve aussi avec Poe dans ce qu’il appelle la révélation “de la grande vérité oubliée – la perversité primordiale de l’homme” (p.389).
Impossible de ne pas mentionner la résonance avec Crime et Châtiment (1866) de Dostoïevski: exaltation/dépression du héros, assassinat d’une femme, aveu par sentiment de culpabilité, puis, à la différence du récit de Poe, rédemption par l’amour. Le roman russe, par son ampleur, permet une analyse fouillée de la personnalité du criminel, à la différence du bref récit de Poe. Dostoïevski a lu, admiré, préfacé Edgar Poe en russe, et s’est probablement inspiré, dans son oeuvre, de plusieurs figures des récits de Poe.

The black cat, 1934. Un remake a été réalisé en 1941

The black cat, 1934. Un remake a été réalisé en 1941

 

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