Taoïsme, une sagesse de la non-dualité. Interview

tao 200 200 grisYves Huguet a rencontré le taoïsme dans ses années de jeunesse. Il est aujourd’hui transmetteur de pratiques énergétiques chinoises : tai chi chuan (art martial), qi gong (maîtrise de l’énergie vitale), ba gua zhang (autre art martial), tui na (massage), shi liao (diététique) et aussi «jardinier» : souci de la nature, arts corporels et tao – la Terre, l’Homme, le Ciel – trois dimensions qui sont reliées entre elles.

Paroles de traverse l’a interrogé sur sa vision du taoïsme, cette forme de pensée et d’art de vivre dont la naissance en Chine, il y a vingt-cinq siècles, nous est parvenue par les textes de Lao-tseu (Livre de la Voie et de la Vertu) et de Tchouang-tseu.

Comment en es-tu venu au taoïsme ?

En 1967 j’ai découvert l’Inde des sages et la Chine des sages. Je suis tombé sur un livre d’Allan Watt, un auteur américain. Il essayait de vivre et de penser à la manière extrême-orientale, bouddhiste et taoïste… Je suis passé par ces sensibilités, puis je m’en suis éloigné car je les vivais d’une manière trop théorique. Il me manquait l’humain.

Je me suis reconnecté à la sensibilité taoïste grâce à un maître indien. Quand je dialoguais avec lui, cet homme me donnait des leçons de taoïsme. Avec des musulmans, il donnait des leçons d’islam, avec des hindous, des leçons de vedanta, avec des chrétiens, des leçons christianisme, avec des athées, des leçons d’humanisme… En fait, il proposait d’aller à la source de l’être: là où on

tai chi au bâton

tai chi au bâton

retrouve le taoïsme et d’autres traditions spirituelles. Ce que je connaissais avant par l’intellect, j’ai commencé à le vivre de l’intérieur.

J’ai poursuivi dans cette voie en me tournant vers le corporel, le dense, le palpable. J’ai pratiqué le kung fu et le tai chi chuan, j’ai étudié la médecine traditionnelle chinoise et l’art du massage, le tui na. En même temps, je travaillais comme jardinier. Je me suis aperçu qu il y avait des liens entre les arts martiaux, l’art médical et le souci de la nature. La sensibilité taoïste s’est de plus en plus incarnée en moi.

Quelle est l’idée centrale du taoïsme ?

C’est la non-dualité, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de soi. C’est la non-séparation des contraires. Les contraires s’enrichissent mutuellement. Ils

Le double poisson, yin dans le yang, yang dans le yin

Le double poisson, yin dans le yang, yang dans le yin

perdent leur caractère antagonique et deviennent des moteurs de l’existence et du vivant. C’est l’unité du yin et du yang, traduite par l’image du double poisson.

Pour moi, le tao est un principe de mise en mouvement qui se traduit aussi par « la Voie ». Il n’y a pas de départ, il n’y a pas de fin. C’est : comment je voyage à l’extérieur et à l’intérieur de moi, comment je voyage dans le temps et dans l’espace, dans mes émotions, mes affirmations et mes refus. C’est un chemin d’unification qui harmonise et dépasse les contradictions.

UN VIDE QUI N’EST PAS SI VIDE

Concernant le tao, les textes parlent de vide – que tout vient du vide et y retourne -, mais ils parlent aussi d’unité et d’énergie. Comment relier ces notions ?

L’énergie, c’est le qi chinois, qu’on peut traduire aussi par « souffle ». Mais pour moi, le tao est en deçà même de l’énergie. C’est l’Un, antérieur à tous les dualismes et au multiple des matières et des formes. Quand tu es dans l’Un, le vide est compris dans l’Un, mais aussi le plein, simultanément et sans contradiction. Si on considère une bouteille d’eau, l’eau et la bouteille sont inséparables comme le vide et le plein le sont.

Qi Baishi, Au bord du vide

Qi Baishi, Au bord du vide

Il existe plusieurs chemins pour aller vers ce vide-Un qu’est le tao. Les sages qui ont proposé une voie initiatique se sont adaptés au contexte historique et géographique. Si on s’attache aux textes anciens à la lettre, on se perd. Une voie vivante s’adapte aux conditions présentes tout en appartenant à l’éternité.

Peut-on dire que faire le vide c’est pouvoir accueillir tout, que le plein est mort, tandis que le vide est un commencement ?

Oui. Ce n’est pas un vide mort. Ce n’est pas un vide lié à l’absurde comme pouvait le formuler l’existentialisme athée. Par exemple en prenant les postures corporelles du taï chi, au commencement, je suis là, dans la verticalité, il ne se passe rien de visible mais on sent qu’il y a un potentiel pour plein de choses. Comme un pianiste devant son piano. Dans ce moment d’attente, beaucoup d’événements sont possibles. J’ai une attitude de non-intervention parce que j’écoute l’imprévu ou le non imprévu et je vais l’accompagner. Ce qui ne signifie pas du tout le subir.

L’AGIR DU NON-AGIR

Un des motifs du taoïsme c’est « l’agir du non-agir », mais l’idée d’un non-agir heurte notre façon de penser occidentale. Comment le comprendre?

Le « non-agir », on peut le comprendre facilement à la manière occidentale en tant que laisser faire, laisser venir. Mais « l’agir dans le non-agir » dépasse ton ego. Tu te vides de tes propres intentions égotiques, de tes désirs centrés sur ta personne. Quand tu es réceptif au TOUT AUTRE, des mouvements très fins (physiques, émotionnels, mentaux) apparaissent dont tu n’es pas l’auteur. Tu vas les accompagner, les assumer, même si au départ tu les refuses.

Tu veux dire que le non-agir, c’est plutôt une suspension de l’ego ?

D’une certaine manière. L’ego existe toujours mais à la portion congrue. Chez les grands artistes, il y a un énorme travail de base pour arriver à une mise en forme. Quand l’artiste a digéré ces bases, il se rend vacant au TOUT AUTRE. Par exemple dans le monde du jazz, il y a un énorme travail au départ, puis apparaît l’inédit, l’improvisation. Même la peinture chinoise classique a fait de l’improvisation. Il y a l’agir et là-dessus, il y a le non-agir, parce qu’on se donne des « vacances ». On s’offre un espace-temps où l’imprévu peut surgir, qui n’est pas dans la maîtrise consciente, dans le désir du pouvoir ou la finalité commerciale.

Est-ce que dans le taoïsme on peut dire que « je suis les autres » ?

Je suis le « TOUT AUTRE », mais le TOUT AUTRE n’est pas limité aux humains, c’est aussi la nature, les énergies cosmiques, telluriques… Il y a une correspondance entre le macrocosme et le microcosme. Une des images classiques du corps humain est l’analogie avec la nature-paysage. La forêt équivaut au système pileux, les intestins aux champs du paysan, la colonne vertébrale au chemin vers l’immortalité…

UNE ETHIQUE DU YIN-YANG

Qu’en est-il du rapport entre le yin et le yang et de leur implication réciproque dans la relation aux autres ?

Lao Tseu

Lao Tseu

Il y a des listes de termes opposés du yin-yang. On les trouve facilement sur Internet. Pour moi l’idée du yin-yang, c’est d’abord d’écouter nos contradictions, sans porter de jugement moral, et d’observer qu’elles ne sont pas antinomiques mais motrices et complémentaires. Il n’y a pas d’un côté le désir de soulager la misère du monde, de l’autre celui de massacrer tous ceux qui me contredisent. La vraie question est: « qu’est ce qui se cache derrière ce mal extrême, ce bien extrême? ». Il y a parfois une énergie qu’on refuse mais qui pourrait nourrir le créatif, le vivant.

Tu dis que tu ne donnes pas de leçon de morale, mais là, tu es bien forcé de porter un jugement éthique ?

Mais je ne fais pas de projection affective. Je parlerais plutôt d’énergie, de mise en mouvement, de voie du milieu. Si je suis dans le trop, alors je suis identifié au moi, au toujours plus d’ego, pas au vide créateur. Tout dépend du moment, du contexte. « Est- ce que mes actes diminuent les souffrances du vivant, est-ce que mes actes me rapprochent d’une sagesse libre et lumineuse? », c’est le fil conducteur. Utile-inutile, juste-pervers plutôt que bien-mal, disent les taoïstes.

Est-ce que faire circuler les énergies, c’est ce qui se révèle juste, tandis que les figer se révèle pervers ?

Oui, en partie. La réponse, c’est le juste milieu. En jardinage, si une plante se dessèche, je dois la soigner. Je l’arrose, ni trop, ni trop peu. Si j’aide quelqu’un en difficulté, c’est une énergie positive, mais peut-être qu’à un moment, il ne faut pas non plus que j’en fasse trop. Le juste milieu se détermine à partir de la question de savoir si je diminue ou si je ne diminue pas les souffrances inutiles, si j’avance ou si je n’avance pas sur la voie.

LA BRUTE, LE SOUPLE ET LE TAO

Est-ce que tu peux dire aussi que dans l’agir du non-agir, le taoïsme refuse de forcer la nature, qu’il refuse l’illimitation technique qui est celle de nos sociétés ?

Il y a les structures de base de la Terre, du Ciel, de l’Humain, avec des lois que l’on doit découvrir, assimiler, et ne pas enfreindre ou pervertir. A l’intérieur de ces lois qui sont assez larges et souples, on peut vivre toutes sortes de formes de créativité. Les Chinois ont inventé la brouette mais ils n’ont pas incité sournoisement toute la population à acheter des brouettes et à en changer tous les trois ans, comme la société occidentale le fait avec les biens de consommation.

Shanghai, tai chi et... pollution

Shanghai, tai chi et… pollution

Peux-tu préciser le sens de la trilogie terre-homme-ciel dans la tradition taoïste?

La Terre, c’est le monde matériel, avec ses lois physico-chimiques, la nature avec ses cycles temporels et l’interdépendance des espèces biologiques. Le Ciel, c’est l’astronomie avec ses cycles planétaires, ses mondes subtils et invisibles, et c’est aussi la dimension de l’intellect. Quant à l’Homme, il est régi par la loi des cinq mouvements énergétiques qui sont en correspondance avec les éléments naturels : colère-courage (bois), tyrannie-compassion (feu), obsession-cogitation (terre), complication-simplification (métal), angoisse-création (eau).

Pour revenir au domaine de l’agir du non-agir, y a-t-il dans le taoïsme, un privilège de la faiblesse sur la force ?

Les taoïstes parlent de violence-domination pour la force. A la place de la faiblesse, je dirais: souplesse, humilité, discrétion. Dans un conflit, on observe les schémas mentaux, affectifs, physiques de l’adversaire et subtilement on les retourne contre lui. C’est de cette façon que l’on procède dans les arts martiaux internes. L’affrontement définitif ne vient qu’en dernier recours.

Peut-on dire aussi qu’il y a un privilège du yin féminin sur le yang masculin, tandis que chez les confucéens, c’est l’inverse ?

Oui en partie, puisqu’on énonce d’abord yin puis yang. Il faut comprendre masculin et féminin au sens large, au-delà du caricatural mâle-femelle. Les confucéens en effet, prônent un ordre moral et social hiérarchisé, dominé par les lettrés et l’empereur.

Les taoïstes de l’ancienne Chine étaient surtout des ermites, des personnes qui se retiraient de la société dans de petits monastères, des grottes, des forêts, pour atteindre l’immortalité et qui n’imposaient aucun ordre moral ou social. Par la solitude volontaire, ces ermites cherchaient la transparence de leur ego. Mais comme tout est interdépendant, il y avait des lois monastiques. Un peu de yang dans le yin.

LE GOUT DU FADE

Que dis-tu de la valeur de l’imperceptible et du fade, qui sont parfois célébrés dans les écrits taoïstes, mais qui, pour nous, représentent des non valeurs ?

C’est une protection par rapport à l’extérieur, à la saisie de l’ego par le social qui désire sans arrêt phagocyter notre intériorité, nous ramener au superficiel. Le fade, c’est l’humilité, la discrétion, l’utile de l’inutile, l’agir dans le non agir. Pour les taoïstes, c’est une valeur fondamentale.

C’est quelqu’un qui a fait quelque chose d’extraordinaire dans un art quelconque, et puis qui s’efface et n’est plus saisissable. Il reste un écho, on sait qu’il y a un maître de ceci ou de cela, et pourtant dans son quotidien il paraît ordinaire.

C’est comme le vol de la grue ou de l’oie sauvage, tu la vois ou tu l’entends passer, mais après, il n’y pas de traces dans le ciel, il reste juste le silence.

LE SAVOIR DU NON-SAVOIR

Comment est-ce qu’on peut comprendre la valorisation taoïste de l’ignorance, de la non étude, du non savoir ?

Shen Zhou, En écoutant la cascade (détail)

Shen Zhou, En écoutant la cascade (détail)

L’ignorance est à la fin du chemin pas au début. L’ignorance, la non étude, le non savoir forment la fleur du travail volontaire sur soi, de la non identification de l’ego au corps, aux savoirs, aux pouvoirs intellectuels ou affectifs… C’est le retour à la simplicité et à la modestie. La simplicité discrète n’est pas si facile à obtenir que ça. Une fois que la personne est réunie au vide-créateur, elle est libre alors de revenir aider autrui ou pas.

Comment comprendre le silence paradoxal du sage ? Il y a une formule de Lao-Tseu qui dit : « celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas », or tu es en train de parler… donc tu ne sais rien ?

Bon sang, tu m’as découvert! Oui je ne sais rien. Mais ce n’est pas une incohérence. Cela dépend à quel niveau du vécu et du langage tu communiques. A un certain point, parler ou ne pas parler, être dans le silence ou dans le bruit, il n’y a plus de contradiction. La parole est là pour aider à aller vers le silence ou, autrement dit, le vide. La majorité des échanges verbaux se font pour satisfaire notre moi-je, pas pour partager réellement. Pour ceux qui cherchent l’unité, le silence est ce qui laisse être, laisse traverser, surtout s’agissant des souffrances de l’ego.

JE SUIS TAOISTE DONC JE NE SUIS PAS TAOISTE

Dans le tao, il y a le Un du tao, qui se divise dans le deux du yin et du yang et s’élargit dans le trois de la terre, de l’homme et du ciel. Comment comprendre cette énumération ?

Il y a aussi les cinq éléments, les huit directions. Ça, c’est pour pouvoir exister, pour avancer dans la Voie mais ce n’est pas l’Être. Comme tu es obligé de dialoguer avec la Terre et avec l’Humain, tu utilises des codes de compréhension. Ça, c’est le yin-yang, les trois couches, les cinq éléments… Mais le fond des choses, c’est le vide, le silence et l’unité. C’est le tao, si l’on veut, mais il y a une façon de le dire, car en général si tu le dis, c’est que tu ne le vis pas.

Zhu Derun, L’Origine primordiale

Zhu Derun, L’Origine primordiale

Moi, je ne peux pas dire « je suis taoïste », mais toi, tu le peux ?

Je ne suis pas taoïste, car par là-même, si je le dis, je disparais. Si je dis : voilà la boîte dans laquelle on peut me ranger, je me sépare du «tout ouvert». Le tao est innommable. Le tao n’est pas le tao. Quand je dis « je suis taoïste », cela ne veut rien dire. Je peux juste dire «je suis en chemin» vers l’unité. Mais quel chemin? Creux ou goudronné ? La grande route ou le chemin des écoliers ? Est-ce conscient ou inconscient ? Une certitude : j’évolue lentement et sûrement, je me perds de moins en moins.

Quand on dit : le tao c’est le Un, ça m’inquiète un peu, tandis que lorsqu’on dit : c’est le vide, ce vide qu’on retrouve aujourd’hui dans la théorie quantique ou dans la théorie des ensembles, cela me paraît plus intéressant, même si cela peut en inquiéter d’autres !

Quand tu utilises un langage pour communiquer, tu sais bien que tu vas sélectionner des mots qui ne pourront pas exprimer tous tes désirs, toutes tes expériences. Tu te sers de conventions. L’histoire du « Un » est une convention pour guider l’homo sapiens vers l’expérience de la globalité qui se situe au-delà des mots. De même le « vide-créateur » qui nous fait penser au zéro de l’Inde. Tous ces concepts, et aussi le 3, le 5 ou le 8 dont on a parlé, c’est juste un mode de communication qui nous permet de nous orienter dans la multiplicité du monde.

UN CHEMIN QUI NAIT SOUS NOS PAS

Si on laisse faire le développement naturel, comme le germe qui devient plante, puis fleur, puis fruit, est-ce qu’il peut apparaître quelque chose de neuf, en rupture avec les formes établies?

Si l’on revient aux arts, que ce soit les arts martiaux ou les beaux arts, il n’y a pas de contradiction entre le moderne et le classique, entre la tradition et l’innovation. Au cours du temps, il y a une transformation des formes apparentes, tandis que l’essentiel, l’intemporel, est toujours là. Par exemple, les formes de tai chi chuan ont changé et se sont multipliées, mais les principes fondamentaux restent les mêmes. Je n’appréhende pas le taoïsme comme un Chinois d’il y a mille ans et je ne suis pas non plus Chinois moi-même.

Mais le rituel ne joue-t-il pas un rôle important dans la culture chinoise ?

Si on voit le rituel et le non rituel de manière séparée, en tant qu’occidentaux formatés par la raison cartésienne, alors on se dit : ça c’est du folklore, à quoi ça sert de faire brûler de l’encens et de se déguiser en Tang, en Chinois du 16ème siècle ? Si on n’en reste qu’au rituel, c’est une chose morte qui enferme dans une structure rigide. De même, si on pratique pour des intérêts égocentriques, pour le pouvoir ou pour l’argent, alors ça n’a pas de valeur.

Par contre, si le rituel sert à ouvrir sur l’invisible, alors c’est un bon prétexte. Le tai chi chuan est un rituel avec des racines solides. Mais si tu deviens un obsédé du geste parfait, c’est un leurre, tu perds la profondeur qui est silence, paix, immobilité et disponibilité au vide-créateur.

Peut-on dire que le chemin n’est pas défini à l’avance, qu’il n’y a pas un but prédéfini, mais que c’est le processus qui compte ?

Oui, c’est le cheminement qui compte. En réalité, c’est le processus lui-même qui te porte. Tu dois juste savoir d’où tu pars et vaguement dans quelle direction tu vas. La majorité des traités écrits en Chine, qu’ils soient médicaux, martiaux, culinaires ou de stratégie militaire, écrivent le début et la fin du processus, mais pas les étapes du milieu. C’est au disciple de construire son parcours.

Qi Baishi, Le Chant du fleuve

Qi Baishi, Le Chant du fleuve

Mais comment faire comprendre ce cheminement vers l’unité, par delà les contradictions apparentes ?

Quelqu’un qui est sur cette voie, doit tenir compte du contexte extérieur, sinon il est marginalisé. Son évolution est menacée par les inerties de son ego. Il doit se protéger et se conformer en apparence à quelques normes. Je ne peux pas parler de non-dualité, de non séparation, de non- culpabilité, de non -morale, à des personnes qui vivent dans la séparation et le désir de satisfaire leur ego à tout prix.

Quelques autres étapes sur le chemin du tao: se regarder régulièrement de l’extérieur, s’identifier le moins possible aux conditionnements physiques, affectifs, sociaux, mentaux, alimenter sa profondeur par des nourritures qui ouvrent, qui assouplissent le corps, le cœur, la conscience, construire ses axes de vie, son avoir et son être, sur le simple, le silence, le réceptif à l’immense.

L’ESPRIT ET LA MATIERE

Dans les textes il y a souvent l’affirmation que dans la disparition de la contradiction, c’est plutôt le spirituel qui l’emporte sur le matériel, que la « terre » est plus lourde que le « ciel » ?

Il faut d’abord sortir des notions occidentales de matière et d’esprit. Moi je dirais que c’est le subtil qui l’emporte, et que le subtil est aussi bien de la terre que de l’humain et du ciel. Par exemple, la terre est subtile dans ses systèmes d’interdépendances du vivant.

Le dualisme occidental oppose l’esprit et la matière, mais dans l’ancien monde chinois, il n’y pas de séparation entre le subtil et le grossier. Pourquoi la matière serait-elle méprisable, comme le veut le spiritualisme ? Pourquoi le spirituel serait-il un «opium du peuple», comme le veut le matérialisme ? A partir du moment où tu es en face de tes contradictions, tu te rends compte que les deux sont indissociables. Il y a, à un moment donné, plus de l’un que de l’autre mais l’autre est toujours là aussi.

Comment situer l’homme dans cette indissociabilité de l’esprit et de la matière ?

Il ne faut pas s’arrêter à l’homo sapiens. L’homme est destiné à évoluer. Il sort à peine de l’enfance (même si beaucoup sont bloqués à ce stade). Il utilise si peu le potentiel de ses énergies, de tout son cerveau. Les taoïstes parlent d' »homme véritable ». En chinois, c’est un concept important qui se dit ren. Pour les taoïstes, l’homme ne devient réellement Homme que lorsqu’il met en actions les repères précédents. Ni voie ascétique, ni voie matérialiste. Pour ma part je m’efforce d’équilibrer la terre, l’humain et le ciel.

Et il n’y a pas de dieu dans le ciel du taoïsme ?

Il y a les immortels, mais pas l’Etre suprême. Il n’y a pas de dieu créateur, en tout cas dans le taoïsme originel. Pas de début, pas de fin. Pas de big bang, pas de big crunch. Tout se fait et se défait maintenant et en permanence.

Ou alors, ça ne pourrait pas être le tao que tu appelles dieu?

Non, ce sont les jésuites, en s’installant en Chine, qui ont essayé de plaquer leur monothéisme sur l’insaisissable. Le tao est un processus, pas une divinité. Quand on atteint le RIEN, rien n’est nommable.

Certes, les Chinois ont eu des divinités populaires, les esprits de la source ou du feu. Une tête de démon pouvait représenter l’énergie du feu et peut-être que certains adoraient la tête de démon au lieu d’y voir une simple représentation. En réalité, il ne s’agit que de forces impersonnelles. C’est le doigt qui montre la lune. Et la lune montre autre chose.

L’INTELLIGENCE DU CŒUR

En somme, ce qu’il y a, c’est une soupe énergétique et nous, on découpe là dedans nos concepts ?

Sortons de nos visions occidentales de la « réalité ». Ce n’est pas une « soupe énergétique ». C’est un super riz cantonnais de consciences, même si l’énergie fait partie de la recette.

Là, tu prends un parti : la conscience serait partout, l’arbre ou la pierre auraient une conscience, le monde serait omniconscient ?

Oui. Pour un scientifique actuel le summum du réel s’exprime en termes d’énergie ou de forces, les quatre forces fondamentales de la physique. Mais les concepts de la Chine ancienne avaient sans doute aussi leur efficacité, même si ils n’étaient pas aussi cartésiens. Pour moi conscience et énergie sont indissociables. N’oublions pas que nous sommes, malgré nos ouvertures, encore très formatés par les concepts judéo-chrétiens.

Le terme chinois le plus proche de l’état de conscience est shen, qu’on peut traduire par « l’intelligence du cœur ». L’intelligence du cœur commence lorsque l’axe coeur-rein, qui correspond à un axe feu-eau, est bien ancré, bien structuré. Il existe un chemin pour augmenter le shen et aller vers l’harmonie.

LE DEVENIR IMMORTEL

C’est quoi l’immortalité dont tu parles ? Une immortalité impersonnelle ou celle de mon « âme » ?

Yun tai xien rui, Souvenir de la Galerie du Nuage

Yun tai xien rui, Souvenir de la Galerie du Nuage

N’oublions pas que derrière ce mot d’immortalité traînent de vieilles images chrétiennes. Ce fut un casse-tête pour les premiers jésuites arrivés en Chine. Pour les taoïstes l’âme n’existe pas. Il y a un esprit, une entité énergétique derrière chaque élément, derrière chaque organe et chaque phénomène de la vie. Quand tu es en voie de réunification tu n’as plus besoin d’un dieu extérieur. Le moi-je s’efface au profit du un-zéro.

Donc l’ « immortalité », c’est plutôt un approfondissement du soi, ce n’est pas la fusion finale avec le tout comme dans l’hindouisme ou le bouddhisme?

En effet, parce qu’on accepte d’être de la terre, de l’humanité, et du ciel, on est dans une incarnation, avec ses joies, ses limites. Etre dans l’unité, ce n’est pas fuir le monde ou être dissous dans l’informel, mais assumer tous les plans en ayant comme guide le tao. Je prendrais l’image de l’arbre. Il y a l’écorce plus ou moins rugueuse, le liber où circule la sève, et le coeur, la moelle de l’arbre. Tout est important, sans l’écorce, sans le cœur, l’arbre meurt. Les arbres sont taoïstes sans le dire.

Il n’y a pas d’idée de réincarnation et de sortie de réincarnation comme dans l’hindouisme ou le bouddhisme. C’est ici et maintenant, dans cet espace-temps, que cela arrive. Les taoïstes se sentent responsables de leurs actes vis à vis du ciel-terre-homme. Des fleurs naissent sur le chemin lorsque tes actes diminuent les souffrances du vivant.

UN ART MARTIAL TOUT EN SOUPLESSE

Est-ce qu’il y a une théorie du pouvoir dans le taoïsme? Quand on lit Tchouang-tseu on a l’impression qu’il reste en dehors du domaine politique, mais Lao-tseu parle de la manière de gouverner, et conformément au non-agir, il prône une intervention minimum de l’Etat : on est en quelque sorte, même si c’est anachronique, dans l’ultra-libéralisme ?

Oui, Lao-Tseu donne quelques avis sur la gestion de l’État. Mais la règle générale est la non-intervention dans les affaires politiques. L’empereur, le gouvernement, les lettrés représentaient pour les taoïstes des structures perverties. Je rapprocherais plus le «vieil enfant» du taoïsme des propositions «anarchistes» que libérales.

Les gouvernements ont toujours essayé de contrôler les religions, mais les taoïstes purs sont très indépendants donc insaisissables. Les grandes cérémonies taoïstes actuelles sont contrôlées par le parti, donc inauthentiques, bonnes pour le folklore ou le business.

yh 500On connaît la pratique chinoise du tai chi chuan, qu’en est-il du rapport entre taoïsme et arts martiaux ?

C’est lié à l’histoire politique de la Chine. Au départ, il y a avait des techniques de combat utilisées par la caste des militaires et par les brigands, mais ce n’était pas taoïste. A partir du moment où la Chine des Hans a été envahie par les Mandchous, au 17ème siècle, il y a eu rencontre entre les arts martiaux et les pratiques énergétiques. Les taoïstes se sont mis à pratiquer les arts martiaux dans leurs repaires, pour protéger leurs secrets. Ils voulaient conserver leur héritage culturel et se défendre en pratiquant des techniques fluides, souples, subtiles, inconnues des Mandchous.

Il ne s’agit pas de nier la relation de violence que l’autre veut avoir avec moi. Mais on ne va pas répondre de la même manière, on va essayer de prendre la force de l’autre pour la retourner contre lui. Ça, c’est l’inspiration taoïste dans un art martial interne comme le tai chi. On retrouve ce principe au Japon dans le judo et l’aïkido.

Pourquoi le tai chi chuan est-il dénommé art martial « interne » ?

Pour trois raisons. D’abord, il a été créé à l’intérieur de la Chine et se distingueyh groupe 1000 600 b des techniques venues de Mongolie, du Tibet, du Turkménistan. Ensuite parce que tu développes d’abord l’intériorité avant l’efficacité extérieure. Tu vas du yin vers le yang. Et enfin, tu n’utilises jamais la force brutale, rigide mais la force souple, élastique.

Si l’on remonte au sens premier, tai signifie suprême, extrême; chi, signifie le faîte ; chuan: c’est le poing, la main qui agit, la boxe. Tai chi, c’est l’étoile polaire. Tai chi chuan peut se traduire par « la boxe du faîte suprême » ou « la main agissante qui harmonise les contraires ».

Quel est le lien avec l’alchimie du taoïsme ?

Certains pratiquants de boxe dite molle se sont aperçus qu’en faisant tel ou tel geste lentement, cela permettait d’améliorer la santé et d’agrandir la conscience. A cela se sont ajoutées des techniques spécifiques de souffle, comme le qi gong, et l’utilisation de la phytothérapie pour améliorer la santé et la puissance martiale. L’alchimie taoïste, c’est la transformation du plomb en or, mais à l’intérieur de nous et non pas à l’extérieur.

CULTIVE TON JARDIN

Le jardinage, c’est un travail de la matière, quel rapport établis-tu entre jardinage et taoïsme ?

Le jardinage, c’est un rapport avec les lois de la nature, tu es obligé de comprendre le fonctionnement des plantes et de suivre leurs cycles. Mais il y a une différence entre le jardinier qui voit l’objet à l’extérieur de lui et vaque juste à son occupation, et celui qui a une autre sensibilité et pour qui la nature extérieure renvoie à son intériorité.

Ju Lian, Branche fleurie d'hibiscus

Ju Lian, Branche fleurie d’hibiscus

Pratiquer le Tai chi chuan avec Yves Huguet : Tai Chi Chuan Finistère à Quimper – Crozon – Concarneau

ICONOGRAPHIE

Les encres sur papier sont empruntées au très bel ouvrage de François CHENG : Toute beauté est singulière. Peintres chinois de la Voie excentrique, éditions Phébus, Paris, 2004

Deux autres images: Souvenir de la Galerie du Nuage représente un immortel montant vers un palais céleste; Lao Tseu en conseiller impérial, rouleau sur soie

La photo de Shanghai provient de Taichi on The Bund

L’idéogramme en début d’article signifie Tao

La photo d’en-tête du blog est prise à la pépinière « Les Bambous de Kerlilas » 29900 Concarneau

Une réflexion au sujet de « Taoïsme, une sagesse de la non-dualité. Interview »

  1. J’ai lu l’interview de Huguet avec beaucoup d’intérêt et sans difficultés apparentes, car j’ai souvent lu des textes sur le taoïsme, il y a longtemps que cela m’intéresse.
    Ce mode de pensée qui n’est pas du tout celui de notre culture, j’en ai une compréhension fragmentaire. Ce qui me touche par exemple : « il faut passer par le corporel, le dense, le palpable « – pour moi c’est « le souci de la nature », la vie avec les animaux, les plantes, le travail de la terre, le jardin,qui m’ont permis de comprendre quelque peu des notions comme la non dualité, l’interdépendance, l’impermanence, la circulation des énergies, la correspondance du macrocosme et du microcosme. Ce que j’aime aussi : les notions d’attente, de disponibilité à l’imprévu, la valeur de l’imperceptible, du simple, du réceptif à l’immense, du silence. La peinture et la poésie liés au taoïsme me touchent beaucoup et m’en permettent une approche. J’ai été très intéressée par un chapitre du livre de l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, Le cosmos et le Lotus, où il parle des correspondances entre la science, la physique et le bouddhisme ( vacuité, impermanence, interconnexion de tout ce qui existe)…

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