Lysistrata. Révolte des femmes, trouble dans le genre (1)

Lysistrata, c’est le nom de l’héroïne de la pièce éponyme d’Aristophane, le maître de la comédie dans la Grèce antique. C’est, étymologiquement, celle qui dissout l’armée ; Victor-Henry Debidour dans sa traduction facétieuse l’appelle « Démobilisette ». Cette femme, à la fois sage et extravagante, invente l’arme infaillible pour arrêter les ravages de la guerre qui oppose les cités grecques : la « grève du sexe », stratagème pacifique pour faire taire la violence.

Dans Lysistrata, il est donc question des femmes, les laissées pour compte de ce monde excessivement patriarcal. Ce qui est joué, ô scandale, c’est une révolte collective des femmes reliant de façon spectaculaire la conduite des affaires de l’Etat avec l’intimité des relations amoureuses.

Ces femmes rejettent l’addiction masculine à la guerre, et vont jusqu’à prendre le pouvoir en occupant les lieux stratégiques de la cité, affrontant héroïquement les hommes. Inversion des rôles : le féminin se fait masculin, le masculin est rabattu sur le féminin, la frontière se brouille, il y a trouble social et trouble dans le genre.

Ce texte a été lu constamment depuis deux mille cinq cents ans, mais, frappé par la censure, plus rarement joué, jusqu’à une époque récente, en raison de son pouvoir de subversion et de son apparence d’obscénité.

Leymah Gbowee

La « grève du sexe » a été jouée aussi dans la vraie vie: en 2003, au Liberia, Leymah Gbowee milite pour la fin de la guerre civile, sans succès. Elle lance alors une « grève des jambes croisées.» Les négociations entre camps ennemis sont relancées,  avec succès. En 2011, elle reçoit le prix Nobel de la paix. D’autres exemples existent, on y reviendra.

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est de retrouver, sous l’évènement littéraire – cette pièce d’Aristophane créée au « festival » des Dionysies en 411 avant notre ère, à Athènes – quelques ressorts de la pensée, de l’action et des émotions humaines. L’analyse aborde donc le texte lui-même, replacé dans son époque.

Dans une première partie, après avoir résumé les péripéties de l’action, exposé le contexte géopolitique et replacé le récit dans le cadre de la comédie antique, c’est le basculement des femmes soumises en femmes révoltées, investissant la scène du politique, dont il est rendu compte.

Le texte est disponible en ligne : Aristophane : Lysistrata (traduction) ou Lysistrata (traduction Brotier) – Wikisource.  Autant se plonger dans une bonne édition papier : Les Belles Lettres (bilingue) ou Folio classique (traduction V-H Debidour).

Il y a eu des adaptations au cinéma (1).

 

PERIPETIES: GUERRE ET PAIX

Le premier acte s’ouvre sur une place d’Athènes, au petit matin. Lysistrata attend des comparses en vue d’une affaire mystérieuse dont elle est l’initiatrice. Ces comparses finissent par arriver : trois Athéniennes, une Laconienne, venue de Sparte (2), une Corinthienne et une Béotienne. Lysistrata leur expose le projet : obtenir la conclusion d’une paix entre les cités grecques, par un moyen imparable. Enthousiastes, les femmes font serment de suivre Lysistrata. Celle-ci expose alors sa stratégie : la grève du sexe. Holà ! des femmes, refus général. Lysistrata insiste, la Spartiate cède, les autres suivent. Nouveau serment. L’invraisemblable postulat inaugural une fois posé, la suite en découle.

Nouveau décor, toujours dans l’espace public : la porte de l’Acropole. A l’intérieur des remparts se trouve le temple sacré d’Athéna, la protectrice de la cité, et le Trésor de guerre des Athéniens. Les femmes âgées ont été missionnées par Lysistrata pour occuper le site et en barricader les portes. Il s’agit de prendre en otage le nerf de la guerre, l’argent.

Audace d’un plan à double détente : confiscation du Trésor public d’un côté, abstinence imposée de l’autre. Les femmes ont pris le pouvoir en occupant le cœur de la cité et en désertant le lit conjugal.

« Comédie musicale » oblige, paraît le Chœur des hommes, suivi peu après par celui des femmes, cette dualité chorale inédite reflétant l’antagonisme au sein du peuple. Le premier groupe, formé des vieillards, s’avance, portant du bois et un chaudron contenant des braises. Il s’agit d’incendier la porte de l’Acropole et de faire un bûcher des femmes. Le deuxième groupe arrive à son tour, porteur de vases remplis d’eau pour éteindre l’incendie. Altercation entre les deux chœurs – en alternance avec des adresses au public -, échange d’injures, amorce de pugilat.

Vient alors le moment de l’ « agôn », avec son duel oratoire. Un Commissaire se présente, accompagné d’archers. Il doit prélever de l’argent sur le Trésor public en vue de frais militaires. S’ouvre un dialogue véhément entre le Commissaire et Lysistrata, secondée par ses complices. Face à ce magistrat misogyne et méprisant, Lysistrata expose ses raisons, justifie la confiscation du Trésor, explique qu’au vu de l’impéritie des hommes, les femmes sont appelées dorénavant à gérer les deniers publics.

Femen

Malgré les ordres donnés, les archers reculent devant la détermination des femmes et le Commissaire est ridiculisé. Les femmes l’affublent d’attributs féminins : un voile, une corbeille de laine et un fuseau, et, un moment plus tard, elles le couvrent de décorations funéraires. Il s’en va, furieux.

« Il n’est rien que ces gaillardes n’entreprennent de leurs mains tenaces » si on les laisse faire, commente, en guise d’avertissement, le Coryphée : la « racaille » féminine n’occupe-t-elle pas l’Acropole, ce que même les Amazones avaient tenté sans succès ?

L’atmosphère s’adoucit avec le retour à la grève du sexe. Après quelques nuits passées sur l’Acropole, Les femmes n’y tiennent plus, elles invoquent divers prétextes pour rompre leur serment. Lysistrata y met bon ordre. Mais voilà qu’arrive le mari éploré de Myrrhine, Cinésias (« Minouche » et « Chaulapin » dit la traduction de Debidour). Il n’y tient plus, le pauvre. Myrrhine applique la tactique prévue : elle aguiche son mari, déjà passablement excité, elle prépare un lit improvisé dans les broussailles de la colline, au pied de la muraille, s’en va, revient pour parfaire la couche, puis au dernier moment s’éclipse dans l’Acropole.

Le dénouement approche. Un envoyé de Sparte arrive. Là-bas aussi, la grève du sexe est déclarée et les hommes capitulent ! Des ambassades arrivent de tous côtés. La paix entre les cités ennemies va être signée aux conditions de Lysistrata.

Un banquet de réconciliation est annoncé. C’est maintenant le Chœur des Laconiens et le Chœur des Athéniens qui s’avancent pour chanter et danser l’issue heureuse, la paix civile et la paix des ménages retrouvées. Les couples se reforment. Comme toute bonne comédie, la pièce se termine par un « exode »  en apothéose.

CONTEXTE : LA GUERRE DU PELOPONNESE

Après l’affrontement des guerres médiques qui avait réuni les cités grecques contre les « Barbares », contre la menace de l’Empire perse à la frontière orientale (499-448, toutes les dates citées s’entendent avant notre ère), vient l’affrontement des Grecs entre eux sous l’œil amusé des Perses, la guerre du Péloponnèse (431-404). Les Grecs l’avaient emporté dans l’affrontement extérieur et l’Athènes de Périclès avait gagné en puissance. Mais l’hégémonie impériale de la démocratie athénienne s’est fissurée. Sparte et Athènes maintenant s’entretuent.

Aristophane est incontestablement un amoureux de la paix. Déjà dans La Paix (421), il en appelait à une cessation des hostilités. Le véhicule en était alors mythologique : la déesse Paix (la paix a toujours le visage d’une femme), enfermée sous la garde de Polemos, est délivrée de ses chaînes. Aristophane appelle Athènes à modérer sa puissance alors que le rapport de forces est encore en sa faveur.

Mais en 411, l’année où la pièce est représentée, l’Attique est ravagé par les armées de Sparte. Maintenant qu’Athènes est affaiblie, Aristophane en appelle de nouveau à la paix : c’est la dernière chance avant le désastre. En réalité, il est déjà trop tard et Aristophane le sait. Pathétiquement, il continue cependant de rêver une réconciliation. Dans ce naufrage annoncé, l’humour permet au moins de sortir la tête de l’eau.

Puisque les hommes ont failli, aux femmes de reprendre le flambeau : ce n’est plus la mythologie qui est convoquée, mais les femmes du peuple, dans une fiction à la fois grave et bouffonne qui traite de l’actualité brûlante.

COURAGE DU POETE

C’est une forme de courage, de la part d’Aristophane, que de mettre en scène la complicité d’une Athénienne et d’une Laconienne, les sœurs ennemies, solidaires dans leur appartenance au peuple hellène et réunies dans la féminité. Et ceci devant le public des Athéniens. Cela ne pouvait être exprimé que dans une comédie, dans cette forme théâtrale qui permet toutes les audaces et ne génère pas seulement, comme la tragédie, l’identification à des héros, mais permet la distanciation critique, y compris vis-à-vis de soi-même. La pièce renvoie aux hommes d’Athènes une image d’eux-mêmes qui n’est pas très reluisante – mais toutes les rancœurs qui pourraient en découler s’effondrent dans un rire homérique.

Aristophane se place dans la lignée d’Homère, d’Hérodote et de Thucydide, les chroniqueurs des guerres antiques. Chacun d’eux rapporte, à son tour, les exploits des uns et des autres, élevant à la grandeur les Grecs et les Troyens, les Grecs et les Barbares, les Athéniens et les Spartiates, les réconciliant, en quelque sorte, par la mémoire de leurs exploits. Certes, dans la réalité sordide d’une guerre, il y a toujours un vainqueur et un vaincu, et son lot de massacres, mais dans le langage du poète et celui des historiens, les ennemis sont l’objet d’une assomption qui les immortalise. La guerre est totale, mais l’ennemi n’est pas considéré comme un criminel.

Aristophane adopte une perspective semblable. En vue de la paix, il met sur le même plan des cités ennemies alors qu’il est le citoyen de l’une d’elles. Attitude qui aurait pu le faire accuser de trahison, mais qui passe car personne ne met en doute son patriotisme.

La suite est cruelle pour Athènes. Chute de la cité en 404; Sparte impose un gouvernement tyrannique. Athènes ne sera plus jamais la même. Faux démocrates et vrais tyrans, tous démagogues, alternent sur fond de guerre civile. Aristophane a politiquement échoué.

RESSOURCES DU THEÂTRE COMIQUE

masque de Dionysos

Le théâtre est issu des anciennes dithyrambes, c’est-à-dire des chants et danses de choristes déguisés en satyres, dirigés par un coryphée, lors de cérémonies en l’honneur de Dionysos, le dieu de l’ivresse et de la démesure. A quoi s’ajoutaient des cultes débridés, les Mystères, réservés à des groupes d’initiés. Le culte de la fécondité s’accompagnait de rites phalliques.

Sorti de là, le théâtre athénien devient une sorte de « fait social total » articulant les mœurs, la politique et la religion.  En effet, Athènes fait entrer le culte de Dionysos dans les institutions en organisant, aux frais de l’Etat, deux rassemblements annuels en son honneur. C’est à ces moments qu’avait lieu une sorte de festival de pièces de théâtre, des tragédies à partir de 534, des comédies également depuis 486. Aristophane sortit souvent vainqueur de ces concours, gagnant d’un jury tiré au sort.

Dionysos

Le fond carnavalesque et orgiaque, hérité des anciennes célébrations, se retrouve dans le théâtre d’Aristophane avec sa fête permanente de jeux de mots paillards, de situations scabreuses et d’une obscénité exposée sans voile. L’héritage transgressif des fêtes dionysiaques permet à l’auteur comique d’explorer toutes les ressources de l’imaginaire, de construire des utopies délirantes comme une cité construite dans le ciel (Les Oiseaux) ou les femmes prenant le pouvoir et instituant le communisme (Les Femmes à l’Assemblée). Ainsi, pour reprendre les termes de Nietzsche, la comédie grecque réunit les deux dimensions de l’art : la démesure du côté dionysiaque, la mesure et le rêve du côté apollinien.

Dans Lysistrata, la ligne de fuite (3) qui fait éclater le territoire bien délimité du masculin et du féminin se trouve domestiquée par son expression dans le code du théâtre. Unité de lieu : l’espace public, une place puis, un peu plus loin, l’entrée de l’Acropole. Unité de temps : du petit matin des comploteuses au grand soir du banquet final, séparés par quelques nuits de veille sur l’Acropole. Unité du personnage central, Lysistrata, star du spectacle, belle, fière, audacieuse, intransigeante et compatissante, prête à affronter les hommes à mains nues et faiseuse de paix ; elle est la seule qui soit à la fois dépourvue du langage de l’obscénité et sans mari assigné : elle a la dignité d’Athéna. Unité d’action, traduite dans une stratégie bidirectionnelle : couper les hommes de leurs vivres (le Trésor public) et de la satisfaction de leurs désirs (le repos du guerrier). La règle de « bienséance », propre à notre théâtre du 17ème siècle, est, quant à elle allègrement ignorée : la paillardise des gestes et des paroles est assumée sans retenue.

LYSISTRATA, MAÎTRESSE EN SYLLOGISMES

A côté de la bouffonnerie, on trouve, dans la bouche de Lysistrata, le canevas d’une argumentation rationnelle opposée à la folie guerrière des hommes. Cet argumentaire prend la forme de syllogismes :

Vous les laconiens, vous avez sauvé Athènes à tel moment ; vous les Athéniens, en retour, vous êtes venus au secours de Sparte en telle autre occasion ; vous êtes frères d’armes, vous devez donc cesser de vous entretuer.

Et encore : Vous, les hommes, vous avez échoué dans la gestion des affaires de la cité ; nous, les femmes,  nous avons amplement montré notre capacité à gérer les affaires domestiques; nous avons donc une éminente capacité à gérer également les affaires publiques. Ajoutant une image, Lysistrata transpose le modèle du tissage de la laine à l’art politique, dans une métaphore filée qui sera reprise par Platon.

Et puis encore : nous avons une légitimité à réclamer la paix, car si nous ne faisons pas la guerre en tant que combattantes, nous engendrons les fils qui, devenus adultes, partent se faire tuer au combat.

La drôlerie de l’inversion des rôles sexués se greffe sur un projet d’ampleur « internationale ». Il ne s’agit rien de moins que du salut des cités grecques. Bouffonnerie et projet irénique sont inséparables puisque seules les femmes pouvaient porter ce projet et les hommes ne pouvaient l’entendre qu’à la condition d’un chantage sexuel.

FEMMES SOUMISES

Dans la réalité, l’athénienne était une recluse, réduite au silence, exclue de l’espace public, une mineure soumise à l’autorité des hommes de son entourage. Epouse d’un citoyen de condition aisée, elle règne sur l’espace privé des pièces du gynécée, donnant ses ordres à l’esclave, gérant les dépenses du foyer. Si elle sort néanmoins, c’est en des circonstances particulières, par exemple pour se rendre au sanctuaire d’Athéna, sur l’Acropole, célébrer avec d’autres femmes le culte de la déesse protectrice. Dans ce cas, elle porte un voile. Seule la femme de basse condition échappe à cet enfermement.

le gynécée, travail de la laine

La femme d’un citoyen est non-citoyenne, exclue des activités politiques, au même titre que les esclaves et les étrangers domiciliés. Encore ceux-ci peuvent-ils exceptionnellement accéder à la citoyenneté.

En tout cas, une femme doit une absolue fidélité, à la différence de son mari qui peut courir les courtisanes: il faut que ses enfants portent la garantie de leur paternité.

Les femmes tenaient-elles donc une revanche au théâtre ? Pas du tout : elles ne sont pas admises dans le public (4). Elles ne sont pas non plus admises sur la scène. Les actrices sont des acteurs déguisés en femmes : le travestissement rituel des fêtes dionysiaques est devenu une donnée constitutive du théâtre grec. Rappelons aussi que le masque stéréotypé, porte-voix identifiable depuis les gradins éloignés, est de rigueur pour tous les acteurs.

Tout au plus une femme peut-elle apparaître ici ou là comme figurante – par exemple celle qui tient le rôle de « Réconciliation » à la fin de Lysistrata, et encore s’agit-il d’une courtisane. Il est improbable que le Chœur des femmes, dans Lysistrata, ait été composé de femmes. Ainsi donc, comble de l’arrogance masculine, Lysistrata et ses comparses étaient des travestis jouant pour un public de mâles le triomphe fictif des femmes dans la cité.

FEMMES LIBEREES

Quoiqu’il en soit, il y a parfois un doute. Les chroniqueurs décrivent-ils la norme sociale ou la réalité sociale, la régle exclusive ou la pratique répandue ? Il est difficile d’admettre que cette liberté (au sens moderne du terme), cette intelligence et cette intrépidité des femmes  de Lysistrata soit de pure et simple fantaisie.

Dans Lysistrata et les deux autres pièces qu’Aristophane consacre aux femmes (Les Thesmophories et Les Femmes à l’Assemblée), on découvre des femmes qui parlent de leurs amants, des hommes qui parlent des amants de leur femme. On découvre des femmes qui en imposent à leur mari, se jouent de lui, le manipulent. Des femmes aussi qui n’hésitent pas à s’affronter oralement et même physiquement aux hommes qui leur barrent le chemin. On y découvre aussi des femmes instruites, capables de penser la politique et de connaître les rouages de la démocratie, capables d’un jugement et d’une décision politique. Lysistrata, comme aussi Praxagora dans Les femmes à l’Assemblée, expliquent être des autodidactes qui ont acquis leur talent rhétorique en écoutant les orateurs masculins.

La comédie antique  a l’habitude de présenter les femmes sous un jour péjoratif, comme menteuses, adultères et pochardes, mais, dans Lysistrata, les femmes sont sympathiques. Lysistrata est une héroïne positive, parée de toutes les qualités. De plus, la démarche réussit : la pièce ne se termine pas sur le châtiment des femmes mais sur leur triomphe, même s’il y a ensuite retour à l’ordre ancien.

La valeur éminente des femmes, en contraste avec leur relégation sociale, se manifeste par d’autres indices. Ainsi, trois déesses sont invoquées dans Lysistrata : Athéna, la vierge inébranlable, protectrice d’Athènes, versée dans l’art militaire mais amoureuse de la paix, conseillère en bon gouvernement domestique et public; Artémis, la vierge chasseresse, amie de la nature, protectrice des femmes, vénérée par les Amazones ; Aphrodite, bien sûr, la déesse de l’amour et de la fécondité, protectrice à la fois du mariage et des courtisanes.

La tragédie grecque présente de grandes figures de femmes, à commencer par Antigone, celle qui affronte le pouvoir politique au nom d’une justice d’ordre supérieur. On sait que des femmes sont admises dans plusieurs écoles philosophiques, comme chez les Pythagoriciens, en tant qu’élèves et professeures. Aspasie, entre autres, une « métèque », maîtresse de Périclès, interlocutrice de Socrate, est d’une culture reconnue (5). L’idée d’égalité des sexes pointe chez Platon dans l’utopie « communiste » de La République, avec une éducation des femmes inspirée de la pratique spartiate.

Replacée dans cette perspective, l’idée d’une prise de pouvoir par les femmes ne peut plus être considérée comme une invention extravagante et ridicule. C’est une fiction qui, prise à la lettre, est invraisemblable, mais qui fait comprendre qu’il est utile d’écouter la parole des femmes. Eros contre Thanatos. Faites l’amour, pas la guerre, nous disent-elles, car la paix est la condition d’une vie bonne pour tous. Aristophane suggère une ligne inouïe pour l’époque, une ligne d’émancipation des femmes, pour le bénéfice des hommes également.

Révolte ouvrière près de Charleroi, 1886. Les femmes: « Tirez sur nous! »

NOUVEAU PEUPLE

La démocratie antique est un paradigme de référence pour la pensée politique des Modernes. Athènes est un cas unique de « démocratie directe » avec sa grandeur et ses bassesses. En effet, dans ce régime où l’art oratoire est une nécessité citoyenne, la mauvaise démagogie l’emporte souvent sur la bonne rhétorique, et la corruption s’insinue. Et puis, cette démocratie n’a pas évité l’impérialisme d’Athènes, dominant ses colonies, ni le bellicisme, comme Lysistrata en témoigne.

Mériter d’exister pour un citoyen, c’est avoir le loisir qui permet de participer aux assemblées et de prendre part aux décisions. Etre privé d’exercer l’activité politique ? Autant mourir dit un personnage de Lysistrata. C’est donc lorsque les Athéniens sont rassemblés à l’agora ou au Tribunal que de multitude ils deviennent peuple. Mais cette démocratie a un goût prononcé d’« aristocratie ». Elle est l’apanage des mâles, excluant les femmes, les esclaves, les étrangers domiciliés : vers 400, il y a approximativement 175 000 habitants mais seulement 25 000 citoyens à part entière.

Or voici qu’un nouveau peuple se lève, d’un autre genre. Faisant irruption de manière fracassante, les femmes se révoltent, transgressent les interdits et les usages, font éclater le cadre étriqué de la démocratie. Elles se mettent en réseau pour appliquer une stratégie commune. Occupant l’espace public, elles dressent une barricade et affrontent la police. De multitude méprisée, anonyme, atomisée, elles se font peuple par leur décision collective et se révèlent citoyennes non par leur statut mais par leurs actes. Un peuple de femmes qui ne revendique pas seulement pour elles-mêmes mais aussi pour les hommes de leur cité et même pour toutes les nations grecques.

Un sujet collectif est érigé, celui de femmes qui prennent conscience de leur capacité à intervenir politiquement, et qui, du coup, produisent une nouvelle subjectivité féminine. Leur objet, c’est un bien commun : la paix. Les exclues de la scène politique se sont imposées, le temps d’une représentation, sur la scène de la comédie, dessinant dans la fiction la figure d’une biopolitique du commun.

Aristophane récidive avec deux autres pièces. Les Thesmophories, en 411, où les femmes obtiennent d’Euripide qu’il ne médise plus d’elles. Les Femmes à l’Assemblée, en 391 : au moyen d’une ruse, les femmes parviennent à se faire attribuer le pouvoir et décrètent un communisme intégral: communauté des terres, de l’argent et de tous les avoirs personnels, à quoi s’ajoute la communauté des femmes. Cette utopie tourne à l’absurde : Aristophane n’a plus la même conviction que vingt ans auparavant.

   A suivre: Lysistrata. Révolte des femmes, trouble dans le genre (2)

NOTES

(1) Cinéma. En écartant les productions du genre porno, il existe une adaptation de la pièce d’Aristophane et deux fictions qui mettent en scène une « grève du sexe » :

  • Lysistrata ou la Grève des baisers de Louis Feuillade en 1910, film muet                             
  • La .Source des femmes de Radu Mihaileanu (2011) situe l’action dans un village d’Afrique du Nord                                                                                                                                  Chi-Raq de Spike Lee (2015) se déroule dans la banlieue de Chicago

(2) Rappelons que « Spartiate », « Laconien », « Lacédémonien » désignent une même population, celle d’une région de la Grèce ancienne et de sa capitale, Sparte.

(3) « Ligne de fuite »: au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux.

(4) Angela Maria Andrisano dans une étude intitulée Le public féminin du théâtre grec. A propos de la Lysistrata d’Aristophane, défend de façon convaincante l’idée que le public du théâtre grec était mixte. Cette question reste controversée, comme l’est celle de la mixité ou de la non-mixité des acteurs et des chœurs.

(5) Aspasie, la maîtresse de Périclès, est une « hétaïre », elle a reçu une éducation hors du foyer domestique ; qu’elle ait été dénoncée par les détracteurs de Périclès comme une mauvaise conseillère en politique prouve, quoi qu’il en soit, son influence.

ICONOGRAPHIE

L’illustration de l’article est délibérément chaotique, alternant l’archéologique et le contemporain. Picasso: illustration pour une édition de Lysistrata, 1934Colombe de la paix 1949 – Leymah Gbowee: capture de youtube – Acropole: géopatrimoineathènes – Femen: huffingtonpost.com – Buste d’Aristophane: Wikipédia – Masque de Dionysos: allposters.fr – Vase représentant Dionysos: CNDP – Gynécée: site des oeuvres des musées français – Grève ouvrière: « germinal ».

 

 

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