Lysistrata. Révolte des femmes, trouble dans le genre (2)

La « modernité » d’Aristophane, et singulièrement celle de Lysistrata, frappe le lecteur par les thèmes mis en scène : la guerre et la paix, le public et le privé, la domination et l’égalité, le sexe et le genre, et par la forme : cette langue jubilatoire qui sait conjoindre l’aérien et le pesant, la formule brillante et la pure obscénité.

Dans cette deuxième partie est reprise la question du trouble dans le genre. On évoque les bas-fonds de l’obscénité, pour passer à l’inversion des rôles sexués et déboucher sur l’idéal d’un amour conjugal partagé, presque à la façon d’une ascension platonicienne ! Retour ensuite sur l’actualité et sur le caractère prémonitoire de Lysistrata.

IMPUDEUR

Aristophane oscille entre simple grivoiserie et franche obscénité. L’impudeur, justifiée dans Lysistrata par le thème traité, se manifeste dans les paroles, les gestes et les accessoires.

Les paroles. La pièce entière est pimentée de propos coquins tantôt explicites, tantôt sous-entendus. A titre d’exemple, au tout début de la pièce, cet échange polisson entre Lysistata et ses comparses:

         Cléonice à Lysistrata : Quelle est cette affaire qui te fait nous convoquer?

         Lys. : Grande.

         Cléonice : Et grosse aussi ?

         Lys. : Grosse.

         Cléonice : Et alors, comment ne sommes-nous pas  toutes là ?

         Lys. : Tu as l’esprit mal tourné !… Ah oui, si c’était ça, on nous aurait vues rappliquer dare-dare. Mais il s’agit d’une affaire fourbie au long d’une nuit d’insomnie.

         Cléonice : A force de la fourbir, elle ne doit plus être brillante !

         Lys. : Brillante au contraire puisque le salut de toute la Grèce en dépend !

Jouant sur l’équivoque des mots, Aristophane dévide une plaisanterie triviale en même temps qu’un sujet d’importance, l’un n’étant pas sans rapport avec l’autre puisque la grande affaire de la paix et la grande affaire d’une érection se nouent autour du stratagème de la grève du sexe ! C’est le propre de l’humour que d’échanger le sérieux et le léger.

Les gestes. Nous ne disposons ni de didascalies ni d’aucune information sur les pratiques de mise en scène. Néanmoins, il est cependant facile d’imaginer une gestuelle à partir d’indications souvent explicites du texte.

Une femme repousse Dionysos au moyen d’une quenouille

Les costumes. Dans la comédie, les hommes étaient souvent rembourrés sur le devant et le derrière pour produire un effet clownesque. Plus encore, certains étaient affublés, selon les nécessités de la situation, d’un appendice de grande taille, une longue queue au bout peint en rouge.

Aristophane n’est nullement un innovateur ou un provocateur dans ce domaine: l’obscène, bien plus licencieux même que dans le théâtre contemporain, était alors de mise.

INVERSION ET TRAVESTISSEMENT

Il y a, dans Lysistrata, la trace de la débauche des carnavals antiques où parfois s’inversaient les rôles de l’homme et de la femme, un écho aussi de pratiques rituelles qui accompagnaient les Mystères sous la forme d’une transgression sacrée de la règle.

Hermaphrodite

Hermaphrodite, personnage bisexué qui a pour parents Hermès et Aphrodite, est souvent représenté(e), mais, dans la réalité, les intersexués sont « exposés » à leur naissance, c’est-à-dire sacrifiés. La mythologie évoque des changements de sexe (Tirésias) et des pratiques de travestissement transgenre – Dionysos lui-même, à l’occasion, en use -, mais, dans la vie réelle, l’efféminé, le travesti, est méprisé.

La bisexualité est avérée dans la Grèce antique. Il n’y a pas de séparation radicale entre hétéro et homosexualité : c’est la distinction actif/passif qui est décisive. Eros, originellement androgyne, est le dieu commun à tous, qu’il s’agisse d’Achille et Patrocle, de la poétesse Sappho avec ses amantes ou d’Orphée et Eurydice. Seul compte l’attraction pour une belle-et-bonne personne. En réalité, dans la Grèce de l’époque d’Aristophane, l’homosexualité entre adultes n’est plus de mise, c’est seulement la pédérastie qui a cours, l’amitié codifiée entre un adulte – l’éraste – et un jeune homme imberbe – l’éromène -, relation « éducative » et transitoire du plus âgé au moins âgé, dont la nature exacte est sujette à débat.

Antéros, frère d’Eros, incarne l’amour réciproque

Le trouble dans le genre qu’introduit Lysistrata se situe sur un autre plan, il manifeste une inversion des rôles sexués. Les sexes sont bien définis, mais les rôles de genre sont inversés ; les femmes occupent la place des hommes, elles imposent leur pouvoir et amènent les hommes à résipiscence. Myrrhine mène son homme par le bout du nez. Lysistrata, leader de l’affaire, l’emporte sur l’autorité constituée.

La trouble est redoublé de ce que, dans le jeu amoureux de Myrrhine et Cinésias, le rôle féminin est tenu par un comédien masculin : sous le voile aguichant, la femme est un homme : on devine l’explosion d’hilarité collective chez les spectateurs, tous masculins, égarés par ce palimpseste scénique.

Avec les deux autres pièces d’Aristophane consacrées aux femmes, l’égarement est encore accentué. Dans Les Thesmophories, Euripide envoie un de ses parents déguisé en femme plaider sa cause à la fête réservée aux femmes ; puis c’est Euripide lui-même, déguisé en maquerelle, qui intervient. Dans Les Femmes à l’Assemblée, on assiste à un festival de travestissements. Les femmes empruntent les habits de leur mari pour se rendre à l’Assemblée, occuper les lieux, et voter la remise du pouvoir aux femmes (des hommes donc, jouant des femmes travesties en hommes); leurs maris en sont réduits, pour rejoindre péniblement l’Assemblée, à s’accoutrer des vêtements de leur femme. Dans cette pièce, les femmes instaurent un communisme intégral où les hommes deviennent des « objets » sexuels, les femmes ayant la priorité du choix de leur partenaire.

TENDRESSE ET SEXUALITE

Lysistrata est donc une histoire de sexe et de privation, « castration » des hommes par les épouses en réponse à la « castration » des mères privées de leurs fils. Il y a là une revanche du genre féminin : elles tiennent de leurs mains le « phallus », le sceptre du pouvoir qu’elles ont dérobé aux hommes.

La grève ne tient que parce que les hommes sont menés par le bout de leur sexe (1). Mais les femmes aussi, il faut les entendre se récrier, protester, se défiler, accepter à grande peine la privation qu’elles se sont infligée à elles-mêmes. La comédie grecque, de manière générale, présente les femmes comme marquées du sceau de l’excès, insatiables de leur mari ou de leur amant, et, dans notre cas, victimes, en désespoir de cause, de la pénurie d’olisbos – ces godemichés de cuir importés de Millet dont la guerre a arrêté le commerce.

La naissance de Vénus. Bougereau, 1879

Mais la limite de leur action, c’est que les femmes utilisent une arme qui est la marque coutumière de leur genre. Elles jouent de l’image sexuée de la « féminité » pour tenir les hommes sous leurs charmes: maquillage, habillage, petite tenues légères et même transparentes pour exciter leurs maris avant de rabattre leur enthousiasme.

Voilà une lutte inédite où l’adversaire est un très proche, où l’ennemi est son propre ami.

Cependant, la comédie présente en même temps un visage accompli de l’amour. Sexualité et tendresse : les deux dimensions de l’amour sont là. Même si l’accent semble être mis sur la dimension impudique, la « pornographie » – qui traite l’autre en objet – prend rarement le dessus, c’est un parfum d’érotisme partagé qui baigne la scène où Myrrhine provoque son mari Cinésias avant de se dérober.

Bien qu’éconduit honteusement et manipulé par elle, Cinésias continue à se répandre en éloges de sa femme. Un citoyen, un homme « libre », souverain dans sa maison, soumis aux caprices de sa femme : scandale aux yeux des spectateurs mâles ? Comment savoir ? Il y a là le tableau touchant d’un mixte de désir charnel et de tendresse conjugale. Maris et femmes tiennent l’un à l’autre au lieu de se tourner vers des satisfactions substitutives, amants pour les unes, courtisanes pour les autres.

Jamais Aristophane ne valorise l’adultère, alors que pourtant, dans la Grèce de cette époque, le mariage est au premier chef une convention – un « mal nécessaire » dit Hésiode – permettant au mari d’obtenir une descendance mâle garantie pur sang ; un mari dont il est admis qu’il cherche ailleurs les plaisirs du sexe : étrangères, esclaves de la domesticité, courtisanes, sans compter les bordels qui ont pignon sur rue.

Certes, la mythologie n’ignore pas l’ « amour passion » conduit jusqu’au sacrifice de soi avec la figure d’Orphée ou celle d’Alceste, par exemple, mais le cas est plutôt rare. En tout cas, Aristophane célèbre l’amour conjugal, la relation accomplie, libre et sans contrainte: « jamais il n’y aura de jouissance pour un homme s’il n’est pas d’accord avec sa femme » proclame Lysistrata. L’apothéose de la pièce le confirme, lorsque les conjoints se retrouvent et que chaque couple se reforme.

La pièce d’Aristophane a ceci de surprenant qu’elle articule l’utopie politique et l’observation fine des mœurs. Le poète annonce une évolution des mœurs vers l’affirmation d’un amour réciproque plutôt que d’un mariage arrangé, une évolution qui trouvera sa traduction dans la « nouvelle comédie » avec la représentation d’amoureux transis. Avec la fin de la cité grecque et le cosmopolitisme qu’apporte Alexandre, on assiste à une relative libération des femmes, peut-être sous des influences orientales. La femme grecque retrouve alors un peu de ces droits qu’elle avait à une époque plus ancienne, l’époque légendaire du matriarcat.

ACTUALITE

On a cité le cas du Liberia en 2003, mais d’autres « grèves du sexe » ont eu lieu depuis le début du siècle, parfois avec succès. En 2001 déjà, dans un village turc, même tactique, pour la réparation d’une conduite d’eau. En Colombie, « semaine de l’abstinence », dans une ville pour faire cesser la guerre des gangs (2006), puis à l’échelle du pays pour la lutte contre la pauvreté (2009), enfin dans un village pour la construction d’une route (2011). Au Kenya, en 2008 des associations féminines lancent une « politique de la braguette fermée » contre les violences politiques et en 2009, contre la pauvreté. En 2011 aux Philippines, de même, pour mettre fin à 70 ans de conflits. En 2012, des togolaises pour des réformes. En 2014, des femmes du Sud-Soudan pour la paix. Et même, plus folklorique, en  Belgique (2011), pour la sortie de huit mois de crise politique et aux Etats-Unis, à destination des supporters de Donald Trump (2016).

Quelle portée accorder à ce qui ressemble à un retour « à la mode » de ce mot d’ordre ? « Grève du sexe », cette expression n’est-elle qu’une curiosité un peu exotique ou une réelle arme de lutte pour les femmes ? Rien ne permet de savoir si, dans chaque cas, le mot d’ordre a été effectivement suivi, à supposer même que cela ait été l’intention réelle de ses initiatrices, ou s’il consiste surtout en un appel à destination de l’opinion publique.

Mais surtout, voilà une forme de lutte ambiguë dans les sociétés modernes où d’autres formes d’expression existent. Elle est sans lien direct avec l’objectif poursuivi : il ne s’agit pas, au moins dans la plupart des cas cités, de résister à une violence qui cible spécifiquement les femmes. Ensuite, cette forme de lutte interpelle de façon douteuse les hommes et les femmes, les assignant à des comportements stéréotypés. Sortir ainsi une arme privée, dont on peut comprendre l’usage dans l’intimité d’une relation à deux, pour en faire une action collective est dérangeant. Pourquoi faudrait-il opposer les genres quand il s’agit d’un objectif profitable à tous ? S’agit-il, pour les femmes, de revendiquer le droit de lutter de manière autonome ? Il faudrait alors qu’il y ait ensuite une transformation effective de leur statut. Les féministes sont loin d’être unanimes sur la validité de cette forme sexuée de lutte.

INFIME DEPLACEMENT

La Grèce antique a connu nombre de révoltes populaires qui ont souvent été le marchepied d’une tyrannie sanguinaire. Ainsi, l’émeute débouchait sur une alliance contre-nature entre un tyran et le peuple, dressés contre les puissants.

Lysistrata, c’est autre chose, c’est le règne de l’amour.

L’évènement « grève du sexe » produit quelque chose de révolutionnaire parce qu’il est antagonique avec la réalité effective des rapports entre hommes et femmes dans la cité antique. Une utopie est suggérée, un déplacement des rôles qui dessine les traits d’une autre société où serait gagnée l’égalité des sexes et la fin d’une domination. Sans doute, cette révolution reste purement littéraire ; la paix une fois obtenue, tout rentre dans l’ordre et les femmes à la maison ; la paix des armes est aussi la paix des ménages et la domination patriarcale reprend ses droits. Sans doute aussi, cette utopie s’effondre-t-elle dans le rire gras des spectateurs, dans ce face-à-face des acteurs et d’un public masculin, à peine ébranlé par la puissance de conviction d’Aristophane.

Le Festin des dieux. Jan van Bijler, 1630

« Instruire et plaire » c’était déjà l’objectif d’Aristophane Son théâtre est résolument politique, dénonçant les inégalités sociales, la corruption des mœurs, la démagogie des politiciens, les ravages de la guerre. Le poète n’est pourtant pas un « progressiste », mais plutôt un nostalgique des valeurs ancestrales et, par-dessus tout, un amoureux de la vie. Alors que la tragédie antique utilise la mythologie des anciens temps pour interroger, dans une « distance épique », les problèmes de la cité, la comédie d’Aristophane invente une mythologie comique, une « utopie de proximité », un monde-à-l’envers où l’on questionne la cité jusqu’au point où le spectateur mâle peut rire de son propre spectacle pitoyable.

Lysistrata, c’est le nom d’une comète. Débordant les frontières auxquelles elles sont assignées, surgissent les femmes sur une ligne de subversion inouïe, fracturant les portes de l’autre territoire, celui de l’Empire des hommes.

Or, l’assomption des femmes n’est qu’un intermède. Au final, le décor une fois replié, chacun se retire sur son territoire, chaque genre dans le sien. Chaque homme, a bien rigolé, du rire de celui qui est pris, la durée d’une pièce, par le vertige, au bord d’un gouffre où les genres chutent – mais finissent par renaître inchangés. Rire un peu forcé et puis soulagement final : la représentation n’a été qu’une parenthèse. D’autant que le leurre du travestissement des comédiens jouant le rôle des femmes annule en partie la dimension subversive du propos.

Et pourtant si, quelque chose a changé. La répétition des rôles imposés ne se fera pas sans une différence. Aristophane est passé par là et restera inscrit dans notre héritage. Quoique pris dans les rets de sa société masculine et brocardant les femmes, Aristophane aime les femmes, on le devine. Il aime les femmes et ne se prive pas de planter ses banderilles dans le corps de la gent masculine.

Olympe de Gouges (1748-1793), auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

« On ne sait pas ce dont une femme est capable », nous dit-il en quelque sorte, mais on sait trop bien ce dont les hommes sont coutumiers. Plus profond que le jeu de miroir imaginaire entre les genres, quelque chose d’impensable tente ici d’être symbolisé. Aristophane perce dans la muraille de la société patriarcale une lucarne qui s’ouvre sur un autre monde possible. Deux mille ans plus tard, dans le réel du tumulte de la Révolution française, la comète fera retour sous les traits d’Olympe de Gouges.

Avec Lysistrata, l’imaginaire d’Aristophane a déplacé d’un petit pas le partage symbolique des genres : il nous en a laissé la trace prémonitoire. Il nous suggère cet impensé: la relation entre les deux sexes est un ressort essentiel de la transformation sociale. Erotique et politique: dans ces deux sphères se jouent le sort des relations de domination.

                          Retour à Lysistrata. Révolte des femmes, trouble dans le genre (1) 

NOTES

(1) Evacuons l’invraisemblance, dont, de toute façon,  la comédie se moque: si les  hommes sont à la guerre et qu’il ne reste que les enfants et les vieillards, la grève du sexe est sans objet : admettons donc que les hommes ne sont pas tous à la fois éloignés de la cité.

ICONOGRAPHIE

Cupidon – Dionysos: mythesgrecs.com – Masque de théâtre romain – La Naissance de Vénus: expert-art.com – Le Festin des dieux: musee-virtuel-vin.fr – Olympe de Gouges: herodote.net

 

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